La boîte à mots : le jeu

la boite à mots : avril 2019 (consigne)

avr 2019 -
Si les mots avaient des ailes

Voici les 3 mots de avril 2019 : rêver, fraternel, animation

Envoyez-nous votre texte, nous publierons ceux qui auront retenu notre attention * sur notre site dans la rubrique la boîte à mots, le jeu  (à retourner au plus tard 2 jours avant la fin du mois  à le-jeu@silesmotsavaientdesailes.fr ).

Pour chaque texte, n’oubliez pas de préciser en première ligne : le titre et le nom de l’auteur (ou pseudo). Merci!


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LA BOITE A MOTS, LE JEU : MARS 2019

avr 2019 -
Si les mots avaient des ailes

Voici les 3 mots de mars 2019 : patienter, enfant, lune


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Voici les textes que nous avons reçus :



 

La lune et l’enfant (Paulette Poujaud)

 

Lucile aimait regarder le ciel, la nuit, avec son grand-père féru d’astronomie, qui lui expliquait les constellations, les planètes.

L’enfant était peu à peu fascinée par ces histoires et elle savait qu’elle devait patienter jusqu’à la tombée du jour pour que son grand-père installe sa lunette astronomique dans le jardin.

Elle pouvait contempler la lune et les étoiles de plus près.

Un soir, son aïeul lui raconta que vingt ans avant qu’elle ne vint au monde, le 21 juillet 1969, deux hommes avaient marché sur la lune.

Cet événement incroyable étant retransmis partout sur la planète, toute la famille, alors en vacances loua pour la circonstance un poste de télévision.

Et tous, parents et enfants, même la maman de Lucile, alors âgée de six ans, veillèrent une grande partie de la nuit, pour ne rien manquer de ce spectacle.

Quand tous virent les images tremblotantes de l’astronaute descendre l’échelle et poser le pied sur notre satellite, ce fut un véritable conte de fée pour les adultes et les plus jeunes.

Le temps s’est écoulé depuis cet événement, mais il demeurera dans l’histoire comme le fait le plus marquant du XXème siècle.

Malgré cela, Lucile demandera encore longtemps à son grand-père « Pourquoi la lune continue-t-elle à me regarder avec ces grands yeux ? »

 

 


 

 

Les « espérouquères » dans le Béarn (Colette Kirk)

 

En cet automne 1946…

 

Le maïs venait d’être récolté et les épis étaient entassés par terre, en un long tas, au milieu de la grange. Après avoir déblayé tous les murs au ras du sol, on avait disposé des bancs de fortune (de grandes planches reposant sur deux billots à chaque bout) autour du tas d’épis tout en laissant un espace d’environ un mètre jusqu’aux murs. Au centre,  sur le tas on avait posé de gros paniers.

 

Vers vingt heures, les voisins commencent à arriver pour une longue soirée de travail en commun.

 

Car on a cette coutume dans le Béarn !

 

Après s’être salué et s’être enquis de la bonne santé de chacun, le maître de maison offre le verre de bienvenue et l’on prend place sur les bancs. Il y a déjà de l’ambiance, rires et bonne humeur, la soirée s’annonce joyeuse, il y aura du rendement !

 

Car on est convivial et besogneux dans le Béarn !

 

Certaines épouses, filles et belles-mères ont accompagné les hommes. Plus il y a de bras, plus vite la tâche sera accomplie. Pour le moment les femmes sont en cuisine afin de préparer les en-cas qui seront servis pendant la soirée. Les gourdes sont remplies de vin frais et le café prêt à passer.

 

Car on a le gosier sec dans le Béarn !

 

Quelques jeunes gens reluquent déjà en douce les candidates au mariage. Ils se connaissent bien, car ils ont été à l’école ensemble, mais devant les parents, ils sont un peu intimidés. Aurons-nous une noce l’an prochain et peut-être même plus vite qu’on le croit.  Les futurs n’ont pas toujours le temps de patienter.

 

Car on est un peu coquin dans le Béarn !

 

Une fois installé, chacun sort de sa poche son « espérouquette ».  C’est un simple morceau de bois épointé de la taille d’un gros crayon dont la longueur varie selon  la main qui s’en sert (pas plus de 10cm). Certaines sont patinées par des années d’utilisation. Le bout opposé à la pointe est percé pour recevoir un cordon que l’on passe au poignet afin de ne pas la perdre pendant le travail. Car autant chercher une aiguille dans un tas de foin ou……. dans un tas de maïs. Elle s’utilise quand l’épi de maïs est encore enfermé dans son enveloppe sèche « la péroque ». On perce celle-ci avec l’espérouquette par le haut, on la fend, puis on la rabat vers le pied de l’épi et d’un coup sec et net on sépare le tout. On lance l’épi dans le grand panier et la péroque par-dessus l’épaule entre le mur et le banc. Elle servira à confectionner des matelas pour les enfants qui font encore pipi au lit. Elle allume aussi très bien le feu.

 

Car on sait tirer parti de tout dans le Béarn !

 

Le travail ne se fait pas dans le silence. Les uns y vont d’une petite histoire ou anecdote arrivée à un ancêtre, un voisin, voire à soi-même et cela fait rire l’assemblée. D’autre racontent quelques blagues un peu égrillardes qui font rougir les demoiselles et pouffer les garçons. Même les grands-mères n’ont pas leur langue dans leur poche.

 

Car on aime bien les « gasconnades » dans le Béarn !

 

Pendant ce temps les gourdes de « Petit Rosé du Béarn » frais, circulent et chacun de boire à la « régalade », juste deux ou trois gorgées (pour s’éclaircir la voix). Justement, une belle voix de baryton entonne « Montagnes Pyrénées » repris en chœur par les ténors et sopranos, et tout le répertoire béarnais y passe.

 

Car on a de l’organe dans le Béarn !

 

Lorsque tout est dépouillé, les espérouquettes disparaissent dans les poches et sont remplacées par les « opinels » qui taillent de larges tranches de pain généreusement tartinées de pâté maison et de bons fromages de chèvres. De délicieuses tartes aux fruits de saisons, pommes et raisins, sont également bien appréciées. Et les gourdes passent et repassent pour faire « descendre ».

 

Car on a de l’appétit dans le Sud-Béarn !

 

Les filles et les garçons se sont réunis, assis sur le tas de « péroque ». Ça rigole bien, mais discrètement sous l’œil  sévère ou attendri des aïeules.

Puis l’heure de se séparer arrive, la lune est déjà haute dans le ciel et il faut reprendre des forces après cette longue journée et soirée de labeur. Mais le travail ne fait pas peur.

 

Car on a du courage dans le Béarn !

 

Les maîtres de maison remercient de l’aide apportée et après de franches poignées de mains et des « Adious » chacun regagne son logis.

 

Demain sera un autre jour avec leurs durs travaux des champs et… Ils se retrouveront, le soir, chez « Lou Henrio » et encore et encore dans les fermes voisines jusqu’à la fin des « Espérouquères »…

 

C’est qu’on a de l’entraide dans le « BEARN » !

 

 


 

 

Haïku (Corinne P.)

 

L’enfant patiente

Dans son rêve un ballon

Lune de l’aube

 

 

 


 

 

La fête nationale (Martine)

 

– Waouh ! La belle bleue ! Et la belle rouge, crient les enfants émerveillés en admirant, bouche bée, les fusées du feu d’artifice qui illuminent le ciel varois.

En ce 13 juillet, les festivités battent leur plein : le bal musette s’est installé sur la place Charles de Gaulle et égrène quelques notes entraînantes pour appâter les danseurs encore timorés, alors que la fête foraine harangue les badauds à l’aide de puissants haut-parleurs.

Un timide quartier de lune hésite à se mêler à la liesse générale et tamise la plage déserte alors que de nombreuses embarcations ont pris place, au large, depuis la fin d’après-midi. Il leur faudra patienter longtemps pour rentrer au port car cette fois-ci l’embouteillage ne sera pas sur la route reliant Cagnes-sur-Mer à Saint Laurent-du-Var mais bien sur la Méditerranée.

Le bouquet final s’achève et les pépites de lumière s’évanouissent dans les paisibles flots argentés. Les premiers spectateurs se lèvent. Est-ce qu’ils iront esquisser quelques pas de danse ou préfèreront-ils s’essaimer parmi les attractions foraines ?

C’est alors qu’une toute petite voix s’élève juste derrière moi :-

Dis ! Est-ce que je pourrai avoir une barbe à papa s’il te plaît ?

Je détourne la tête et aperçois une jolie fillette qui regarde son père avec des yeux implorants… Instinctivement je regarde ma montre : onze heures quarante ! Ah ! Les douceurs de l’enfance… Mais déjà le père et l’enfant se dirige vers le stand tant convoité.

 

 


 

L’aventure (Caroline)

Mon engin interstellaire file dans l’espace de notre galaxie …
Seul aux commandes de mon petit vaisseau spatial, je suis chargé d’une mission de la plus haute importance  : je dois négocier avec les autorités marsiennes l’implantation d’une base venant de la Terre afin de resserrer les liens d’amitié qui unissent nos deux peuples .

J’ai encore un peu de difficultés avec l’aspect des marsiens ;  ces petits êtres verts, leurs trois yeux doux et leurs cinq longs bras qui bougent en permanence.
La langue qu’ils parlent aussi ça n’a pas été facile ! … Des petits sifflements modulés par un assez joli petit bec qui change de couleurs selon leurs humeurs !
Leur générosité et leurs honnêteté sont sans faille, et les terriens , paisibles depuis la 89ème guerre mondiale, semblent s’être assagis durablement .
L’avenir est sur la bonne voie et bientôt des roses et des carottes pousseront dans les serres potagères …..
Plus de faim … plus de misère … Les peuples intergalactiques enfin unis grâce à moi ! … Mais qui arrive là ??

OH NON ! C’est Dark  Vador !

Clic clic. (Claquements de doigts)… Tu es encore dans la lune mon enfant !
Ma patience est à bout ! … Tu resteras ce soir en retenue pour faire le problème que tu n’as pas compris !


 

En descendant vers le Sud ( François)

 

Quelle merveille cette moto ! Depuis que je l’ai achetée il y a deux mois, je n’ai pas eu la possibilité de la tester sur un long trajet. J’ai dû me contenter des allers et retours quotidiens depuis la maison jusqu’à mon entreprise mais elle me comblait de bonheur. J’avoue que, déjà, j’en étais fier : grosse cylindrée, belle ligne. Mes amis m’en félicitaient avec, je crois, un peu de saine jalousie.

Mais depuis que j’ai quitté Paris hier soir, je peux apprécier la tenue de route et la puissance que vantaient les sites spécialisés sur internet et le vendeur de la concession.

Je ne me suis pas privé de quelques folies entre Paris et Clermont-Ferrand pour me faire plaisir et tromper l’ennui de ces interminables lignes droites où il faut lutter contre le sommeil.

Ma femme Camille me suit en conduisant le camping-car. Il a fallu que je la convainque de m’accorder ce moment de bonheur alors que nous aurions pu tracter mon bolide et faire le voyage tous les deux. Cela a été d’autant plus difficile pour elle que nous avons décidé de laisser les enfants à leurs grands-parents pour passer une semaine en amoureux à l’occasion de l’anniversaire de notre mariage, il y a maintenant quinze ans.

Elle reste derrière moi, par sécurité disait-elle avant de partir mais je crois surtout que cela la rassure.

Je sais qu’elle n’apprécie pas les quelques accélérations que je me suis permises. Après ces courts instants de fantaisie, j’ai ralenti de façon sensible pour qu’elle me rejoigne. A chaque fois, j’ai remarqué dans mes rétroviseurs les appels de phares désapprobateurs.

Il y avait dans tout cela une complicité amoureuse et je suis sûr qu’elle était heureuse pour moi. Je me reproche maintenant de ne pas avoir acheté l’appareil qui nous aurait permis de nous parler pendant notre périple.

 

A six heures du matin, l’escale près du pont de Millau nous a fait du bien à tous les deux.

Jusque-là, nos arrêts avaient pour seul but le plein d’essence de ma gourmande moto et, poussés par l’envie d’arriver au plus vite à Collioure, nous repartions après un rapide café chaud pris dans ces stations sans âme.

Cette fois, nous avons décidé de faire une vraie pause profitant des premiers rayons du soleil illuminant une magnifique pleine lune. Nous nous sommes allongés somnolant sur le lit de notre maison ambulante, serrés l’un contre l’autre. Le voyage anniversaire s’annonçait sous les meilleurs auspices.

 

Nous nous étions fixé de repartir à sept heures et nous nous y sommes tenus. J’avoue que j’étais plus enthousiaste que Camille à qui la perspective de reprendre le camping-car ne procurait qu’un plaisir limité.

Ma joie était d’autant plus intense que, connaissant cette route parcourue de nombreuses fois en direction de la Catalogne, je savais que nous allions aborder des passages de cols sinueux, traverser des paysages sublimes dans  le Larzac.

L’Aubrac est déjà loin. Il fait jour, le soleil apparaît distinctement sur ma gauche.

La route est un véritable enchantement. Je pense à tous ces villages que j’ai toujours souhaité connaître sans, malheureusement, prendre le temps de les visiter. Il faudra absolument revenir l’année prochaine, elle et moi, pour découvrir ces superbes endroits chargés d’histoire.

Leurs noms résonnent à mes oreilles comme des appels auxquels je suis resté sourd jusqu’à présent, Marvejols, Séverac-Le-Château, Saint-Guilhem-le-Désert, la Couvertoirade et bien d’autres encore.

Patientons ! Chaque chose en son temps. Et d’ailleurs, nos jeunes enfants accepteront-ils que nous nous autorisions une nouvelle escapade sans nous reprocher de les abandonner encore pour vivre nos plaisirs égoïstes ?

Décidément, ma bécane est vraiment géniale. « Elle ne demande qu’à partir », comme disait mon père en parlant de sa Citroën GS dernier cri. Je suis ébahi par la qualité de ses reprises et de sa tenue de route. Le freinage est efficace. Je suis porté par un sentiment de sécurité que, toutefois, je dois contenir pour ne pas commettre d’impairs. Petit à petit, je sens que je maîtrise de mieux en mieux ma machine dans toutes les conditions que m’offre cette partie du trajet, lignes droites, virages, montées, descentes, plats.

Je ne sens plus la fatigue. Les brumes matinales laissent lentement la place au soleil au fur et à mesure que monte la chaleur en provenance de la Méditerranée dont on s’approche.

 

J’attends avec impatience la descente vers Lodève. Elle est très pentue. Même en voiture, elle a toujours été, pour moi, un moment magique agrémentant un voyage long, parfois pénible, souvent ennuyeux

Je sais que tunnels et courbes vont se succéder. A droite, la vallée profonde, à gauche, un mur de pierre.

Plus que quelques kilomètres. Je suis comme un gamin à l’approche de la nuit de Noël, impatient, excité.

Camille doit être loin derrière moi, je l’attendrai sur une aire vers Clermont-L’Hérault, c’est ce dont nous sommes convenus. La pauvre, elle ne doit pas s’amuser, elle.

 

Le col n’est plus très éloigné. Bien que nous soyons en milieu de semaine, la circulation est assez dense. Les innombrables étrangers ont dû quitter leurs aires de repos où beaucoup ont pour habitude de passer la nuit. Je m’intéresse à leurs provenances en regardant chaque plaque d’immatriculation. La grande majorité vient de Belgique et des Pays-Bas. C’est à peine croyable, ils sont si nombreux que j’imagine ces pays vidés de toute leur population.

Les routiers ont également repris la route, des espagnols, des polonais ou encore lituaniens.

 

Enfin, j’y suis. Je vais pouvoir amorcer la descente.

Un petit coup d’accélérateur pour le plaisir mais je sais que je vais devoir être prudent d’autant que cette portion de route est jalonnée de radars avec parfois des limitations de vitesse très réduites.

Il faut ralentir. Un léger appui sur la pédale de frein.

Que se passe-t-il, le frein ? Il ne répond pas. J’essaie à nouveau. Oh non, la pédale est restée enfoncée !!

Il semble que le câble se soit cassé. Immédiatement, je suis pris de panique. Je roule à près de cent-vingt kilomètres/heure et je n’ai plus de frein à l’arrière.

J’essaie encore d’exercer quelques pressions pour voir s’il ne s’agit pas d’un simple blocage momentané. Non, rien à faire, elle reste immobile.

Je décélère mais le moteur reste figé au même régime. Je ne peux pas ralentir. La poignée est inopérante.

 

Eh gars, tu te calmes ! Il y a sûrement une solution, celle d’utiliser au mieux le frein avant avec doigté et précision.

Surtout, ne pas y aller trop brusquement pour éviter le dérapage qui serait catastrophique au milieu de toutes ces voitures.

Ma main droite serre la poignée doucement.

C’est pas vrai ! La poignée reste collée au guidon sans que la moto ait perdu de vitesse !!! La peur m’envahit en un éclair.

Il faut que je gère la situation tout en restant concentré sur la route. Je viens d’éviter de justesse une voiture qui a freiné à l’approche d’un radar. J’ai vu le flash, il est pour moi. Non seulement, ma moto est en panne sérieuse mais je risque de perdre mon permis de conduire. C’est l’enfer.

Attention ! Ouf, le camion est passé très près.

Avant toute chose, je dois tenter de faire comprendre que je ne maîtrise plus mon engin.

J’allume le warning et le phare avant.

L’effet est à l’inverse de ce que j’attendais.

Par leurs gestes de main, je comprends que quelques conducteurs me prennent pour un fou. D’autres témoignent de leur hostilité par des coups de klaxon ou des appels de phares.

Encore une voiture évitée. Je fais un signe de la tête pour m’excuser mais le conducteur me fait un bras d’honneur, il a dû croire que je me moquais de lui.

 

Il ne me reste plus que deux solutions qui ne s’excluent pas. La première consiste à zigzaguer, la seconde à baisser les rapports. C’est un risque que je dois prendre coûte que coûte. A plus de cent, passer de la sixième à la cinquième peut avoir des effets néfastes et définitifs mais je n’ai pas le choix à l’entrée du tunnel qui se profile.

J’y pénètre tous phares allumés. Les véhicules en face me renvoient des appels, ceux que je dépasse m’insultent à coups d’avertisseurs. Un véritable « sons et lumières » accompagne ma descente aux enfers.

Je décide de changer de vitesse dès la sortie de l’obscurité. Quelques instants qui me paraissent une éternité.

Enfin, la lumière du jour. Mon pied positionné sur la pédale appuie doucement.

Je vis l’horreur car rien ne se passe. Je n’ose croire à un sabotage mais une accumulation de tant de problèmes mécaniques sans aucun lien me fait envisager le pire. Je ne suis pas parano mais tout de même !

Un deuxième flash de radar atteste de mes excès. Mes points de permis en prennent un sacré coup. Si mes comptes sont bons, il ne m’en reste plus que deux.

J’entame alors ce qui me semble être la dernière solution, réaliser de francs zigzags.

Si jusqu’à présent, je suis passé pour un fou, maintenant les passagers des véhicules dépassés et croisés doivent me qualifier de dément.

J’abandonne rapidement cette dernière stratégie car elle est trop dangereuse pour moi comme pour les autres.

Bon sang, comment n’y ai-je pas pensé avant ? Il suffit de couper l’alimentation en essence en actionnant le petit levier sur la droite du moteur. Je tâtonne en essayant de ne pas me brûler. Je ne dois pas non plus quitter la route des yeux bien que je sois penché à la recherche de la manette. Super, je l’ai trouvée. C’est insensé, elle non plus ne veut rien savoir, je n’arrive pas à la basculer à l’horizontale. Maintenant, j’en suis certain, cette moto a été trafiquée pour me tuer. Dire que j’ai fait le plein très récemment !!! Quel manque de chance, je vais devoir continuer jusqu’à la panne de carburant.

 

Et se produit ce qui devait arriver, j’aperçois dans mes rétroviseurs les gyrophares d’une voiture de gendarmerie qui me poursuit toutes sirènes hurlantes.

Je prends vite conscience que c’est probablement ce qui pouvait m’être le plus salutaire.

Mon compteur indique que je roule à cent-trente kilomètres/heure. C’est invraisemblable sur un tel tronçon.

Je commence à subir les effets des efforts que je consens depuis plus de dix minutes. Mes bras sont douloureux.

Le véhicule de la sécurité routière arrive à ma hauteur. Par un signe de la main autoritaire, le copilote m’ordonne de m’arrêter et de me garer sur la bande d’arrêt d’urgence.

Je crains pour ma vie. Si je n’obtempère pas, compte tenu des nombreuses infractions commises et des déductions qu’il serait en droit d’en tirer, il pourrait dégainer son arme.

J’ai peur. Je pense à ma femme et mes enfants.

Par des gestes maladroits de mes mains et de mes pieds, je tente de lui faire comprendre que plus rien ne fonctionne. Il est intrigué et, par un mouvement de la tête, il semble me demander d’expliquer la nature du problème.

Je presse la pédale du frein arrière pour lui indiquer qu’il a cédé. Avec ma main gauche, je lui désigne le levier de vitesse et la poignée de frein avant.

Il esquisse un clin d’oeil bienveillant et lève son pouce. Dieu merci, il a compris.

Nous dévalons à toute allure mais, grâce aux sirènes, les voitures des vacanciers se décalent pour nous laisser le passage. Nous parvenons à nous faufiler.

Les gendarmes passent alors devant moi comme pour m’escorter. Ils tendent leurs bras à travers les vitres pour faire comprendre aux usagers qu’ils doivent s’écarter.

Je me détends un peu malgré l’angoisse. Au moins, je ne suis plus seul.

Comment tout cela va-t-il finir ?

Tout à coup, un nouveau bruit inconnu parvient à mes oreilles. Fixé sur la route qui défile à toute allure, je ne saisis pas d’où cela peut provenir.

Ca y est ! Je lève les yeux et vois un hélicoptère qui nous survole.

Mon Dieu, quelle aventure !! Si je m’en sors, le jour où je raconterai tout cela, je passerai immanquablement pour un mythomane.

 

Nous sommes parvenus à la zone plate après Lodève et, là, j’assiste à un spectacle invraisemblable. Toutes les voitures sont arrêtées sur le bas-côté.

Sur l’autoroute, ne restent que les gendarmes et moi. Au-dessus, l’hélicoptère.

Nous roulons, il vole.

Nous approchons ensemble de Clermont-L’Hérault où habitent ma sœur et mon beau-frère. Peuvent-ils imaginer que toute une armée est concentrée sur mon sauvetage juste à côté de chez eux ?

Tout à coup, quelque chose attire mon regard. Devant moi, j’aperçois, à quelques centaines de mètres, une immense barrière dressée en travers de l’autoroute.

Yesssss !!! Ils ont dressé un filet pour me stopper ! Des lumières bleues scintillent de toutes parts. Ils m’ont vraiment bien pris en charge.

Sans aucune échappatoire possible, soumis et résigné, je me précipite dans les cordages qui s’étendent comme des élastiques. Ils ne cèdent pas.

Ma moto se couche. Des étincelles jaillissent de toutes parts. Elle s’immobilise enfin.

 

Je suis allongé sur le sol, bien vivant, apparemment sans blessure et je me laisse aller à fermer les paupières pour retrouver enfin un peu de sérénité après cette incroyable et  éprouvante aventure.

Une voix me sort de ma torpeur :

-Hou, hou, ça va ?

J’entrouvre un œil et vois Camille qui me fixe inquiète mais souriante. J’ai l’impression que seules quelques secondes se sont écoulées depuis ma chute. Comment a-t-elle fait pour arriver si vite ? Dans mon semi-coma, je l’imaginais encore bloquée, plus haut, au milieu des autres voitures que les gendarmes ont arrêtées.

– Et ben dis donc, toi, tu as dû faire un sacré cauchemar. Rends-toi compte, tu es en nage. Cela fait au moins un quart d’heure que tu t’agites dans le lit. Allez, maintenant, il faut qu’on se lève, une longue route nous attend. Nous nous sommes promis de manger des fruits de mer à Collioure en début d’après-midi pour fêter notre anniversaire de mariage avant d’aller nous recueillir sur la tombe d’Antonio Machado. Tu sais que j’y tiens. Debout, paresseux.

En un éclair, la conscience me revient et, sur notre lit, je la serre dans mes bras avec tout mon amour. Elle sourit.

-Ne t’inquiète pas Chérie, j’arrive, nous serons à Collioure comme prévu.

Tout à l’heure, je conduirai notre camping-car avec ma femme à mes côtés. Nous serons heureux de faire ensemble ce long voyage vers la Catalogne.

 

Je n’ai jamais eu de moto mais je ne désespère pas. Un jour, peut-être !!!

 


 

 

 

la boite à mots : mars 2019 (consigne)

mar 2019 -
Si les mots avaient des ailes

Voici les 3 mots de mars 2019 : patienter, enfant, lune

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LA BOITE A MOTS, LE JEU : FÉVRIER 2019

mar 2019 -
Si les mots avaient des ailes

 

Voici les 3 mots de février 2019 :  espoir – lampion – couleur


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Voici les textes que nous avons reçus :



Les deux papillons(Monique)

La chenille est soumise à interrogatoire
Enfin, dis-moi, que veux-tu devenir, plus tard ?
Renaitre en papillon de jour, ai grand espoir
Pour déguster, des fleurs, le délicieux nectar

Sorti de l’armoire, le coupon de velours
Taillé avec soin par l’adroite couturière
Entend, d’un cou viril bientôt, faire le tour
Afin de remplacer jabots et lavallières

Métamorphosé, le jeune lépidoptère
Vivante et frémissante tache de couleur
Visite les jardins, survole les parterres
Ivre de parfums et rassasié de liqueurs

Le « nœud pap’ » fraichement sorti de l’atelier
Par un dandy en frac aussitôt adopté,
Est, des lustres et lampions devenu familier
Ravi dans la soupière de ne pas barboter

Et Bonheur des yeux, et bonheur du jardinier
Le Vulcain s’affaire dans les fleurs en clochettes
L’attribut de l’élégant du siècle dernier
Côtoie favoris, moustaches et rouflaquettes

Sur les deux papillons, portez votre attention
Car aujourd’hui, sont en voie de disparition.

 


Scène de ménage (Colette Kirk)

Lorsqu’Antoine rentre chez lui, il manque de tomber en butant sur une valise qui se trouve au milieu de l’entrée. Titubant comme à son habitude, il entreprend de monter l’escalier où sa femme Armande l’attend au premier palier du pavillon. Ce soir, il lui semble avoir des semelles de plomb tant cette montée est difficile. Arrivé enfin sur le palier, il s’effondre sur le banc près de la rampe pour reprendre son souffle, mais Armande sans attendre l’attaque :

– Alors encore un soir où tu rentres complètement bourré, pauvre type. Quand vas-tu t’arrêter ?
– Quand les poules auront des dents !
– D’accord, mais là, maintenant c’est le dernier soir que je vois ce spectacle, j’ai décidé de partir. Ma valise n’attend que moi en bas. Ma mère avait raison, j’aurai dû l’écouter. Elle m’avait bien mise en garde pourtant « Méfie-toi, il finira comme son père, un sac à vin » J’aurai dû épouser Jojo le fils du charcutier. Lui au moins il était gentil. Chaque dimanche il offrait des fleurs à sa femme, l’emmenait au théâtre, au cinéma, au restaurant ! C’était un gars toujours gai, plein d’entrain.
– Oui, mais il est mort lui, en laissant une veuve !
– Peut-être, mais au moins c’est une veuve joyeuse ! Il n’y a quand même une chose que j’ai appréciée chez toi… Tu ne m’as jamais frappée.
– C’est pas l’envie qui m’en manquait, mais si je l’avais fait, maintenant je serais un veuf en prison…
– Et bien pour te consoler, je vais partir et te laisser célibataire.
– Bravo, enfin tu t’es décidée à me foutre la paix ! Chez qui vas-tu aller, ta mère, ta sœur, ta cousine ou ton amant ?
– C’est bien des paroles de poivrot. Depuis des mois c’est moi qui fais bouillir la marmite, parce que monsieur ne travaille plus et ne cherche pas non plus. Ton cas est vraiment sans espoir.
– Si, je cherche, mais quand je me présente, c’est toujours la même réponse, je n’ai pas le bon profil !
– C’est évident ! Tu pues, mal fagoté, pas rasé, cheveux longs et ta trogne d’alcoolique… T’es guère présentable.
– Et alors maintenant c’est comme cela, c’est mon nouveau look !
– D’accord si tu vois les choses comme ça, tu n’es pas prêt à te reprendre en main, aussi c’est doublement décidé, je pars !
– Bon vent et bon voyage. Au moins je serai tranquille, car c’est à cause de toi si je bois !
– Ah ça ! C’est la meilleure ! Pourquoi ?
– Tu n’es jamais contente, tu râles 24h sur 24, tu me traites de nul, de bon à rien, de pitoyable individu. Tout cela me provoque une grosse déprime et pour me consoler je prends un petit remontant.
– Tu veux dire je pense : une petite déprime et un gros remontant.
– Tu vois tu continues. Sur ce je vais me coucher !
– Le lendemain matin Antoine rentre dans la cuisine avec une sérieuse « GDB ». Armande est encore là.
– J’croyais que tu devais partir hier soir ?
– Oui, mais il n’y avait pas de train si tard. Mais, je vais le faire maintenant, le temps de m’habiller.

Antoine s’approche de la table sur laquelle est posé une bouteille de vin. Il boit avidement, directement au goulot, puis d’un revers de main s’essuie les lèvres avec satisfaction.
– Tu vois trogne d’ivrogne, tu ne peux pas rester à jeun de pinard, même le matin, tu commences tôt ton traitement anti-dépressif.
– Ouais ! Le champion de la descente, c’est moi ! Le Killy de la chopine c’est moi !
– Et tu t’en vantes ! T’es lamentable. Tu finiras clochard dans le ruisseau !
– Si c’est sans toi, au moins là je serais plus heureux.
– Cette fois c’est définitif, je pars, je te quitte. Adieu !
– C’est ça, adieu et surtout ne reviens pas sinon c’est moi qui te foutrais à la porte, j’en ai marre de voir ta tronche de harpie !
Armande empoigne sa valise et part en claquant la porte.
– Ouf ! Enfin ! Elle en aura mis du temps pour se décider à partir, enfin seul !
Alors Antoine esquive un petit pas de danse en chantant sur l’air des lampions…
Elle est partie la garce, à Germaine elle cède la place !
Elle est partie la garce, à Nicole elle cède la place !
Elle est partie la garce, à Suzanne elle cède la place !
Elle est partie la garce, à Claudine elle cède la place !
Elle est partie la garce, à… etc… »


 

Le chant de l’espoir(Jeane)

Ce matin, Il trainait au lit avec l’espoir que sa mère lui dise de rester à la maison, mais rien ne put la faire changer d’avis, alors en boudant un peu, il prit la direction de l’école.

Emmitouflé jusqu’aux oreilles, les mains enfoncées dans le fond de ses poches, la tête dans les épaules, le dos courbé comme un vieux pépé, il luttait contre le vent glacial. Il râlait, il était colère, on ne devrait pas aller à l’école par ce blizzard. S’il avait su, il aurait fait semblant d’être malade. Il n’y arriverait jamais ! Arcbouté, il luttait, comme si un colosse l’empêchait d’avancer. Tout en bougonnant et en trainant les pieds il prit la direction du bois, dit « le chemin des écoliers » il lui faudra plus de temps, vingt minutes au lieu de huit. Mais, à ce vent, qui cingle son visage et le fait plutôt reculer qu’avancer, il préfère ce détour. Après quelques minutes de marche dans la forêt, des piaillements guidèrent ses pas, ils appartenaient à un petit pinson tombé d’un nid, sa tête de couleur bleue était magnifique, il était recroquevillé, meurtri par le froid. Il se dit, je ne suis plus à quelques minutes près et il entreprit de lui faire un nid entre les branches d’un taillis avec son écharpe et quelques feuillages, ce ne sera pas parfait mais au moins il sera protégé. Le nid terminé, il y déposa l’oiseau, qui, se sentant à l’abri, se mit à chanter. Cela lui mit le sourire au cœur, il était heureux, plus rien n’avait d’importance. Il repartit en sautillant et en chantant. Arrivé à l’école avec un peu de retard il se fit discret, c’était la journée de préparation pour Halloween, citrouilles et lampions à préparer. Toute la journée il pensa au pinson. À la sortie de l’école il courut dans l’espoir de retrouver le petit pinson pour l’emmener à la maison bien au chaud. Quand il eut l’oiseau dans les mains pour le ramener chez lui, il se dit, « ce matin j’avais l’espoir que ma mère me laisse rester au lit. L’espoir de ce petit pinson c’est sans doute de retrouver son nid et sa maman » alors il se mit en quête de retrouver le nid d’où l’oiseau était tombé.

 


Le chat (François)

Collées au pied du canapé, elles attendent ensemble avec fébrilité et une angoisse à peine dissimulée.

Maintenant, chut, on ne bouge plus et on observe.

– Dis Livia, Il va falloir rester encore longtemps ?

– Je ne sais pas, cela dépend de lui, de lui seul.

En effet, face à elles, sur un fauteuil, trône un gros chat assoupi.

– Mais, tu vois bien qu’il dort.

– Ecoute Dora, un chat ne dort jamais vraiment, il ne fait que somnoler. Même les yeux fermés, il est toujours en éveil.

Ses narines, ses moustaches, ses oreilles, tout son corps est à l’affût du moindre de nos déplacements.

– Il est peut-être mort ?

– Sûrement pas mais il est tellement rusé qu’il est capable de faire semblant, le fourbe. J’ai peur qu’il nous ait senties ou entendues. Parlons plus bas et soyons patientes.

– D’accord mais j’ai très faim, moi.

– Dora, moi aussi je suis affamée mais il faut que nous redoublions de prudence car notre grand appétit pourrait nous faire commettre de fatales erreurs.

La salle à manger est de l’autre côté du canapé et je t’ai déjà expliqué que nous allions devoir passer à découvert à quelques centimètres de lui.

Ce serait vraiment dommage de rater une si belle table. Jette un œil, les humains ont laissé tous les restes de leur festin d’hier soir. Sens-moi tout ça : charcuterie, pain, fromage. Crois-moi, nous allons nous régaler.

Un vrai repas de fête. D’ailleurs, ils ont même abandonné les décorations, les bougies, les lampions. Aujourd’hui, c’est Noël pour nous aussi.

– Tais-toi, s’il te plaît, ça m’excite les papilles.

– Bon, il nous faut une stratégie d’attaque. Je vais avancer pendant que tu me couvres.

– Te couvrir, mais avec quoi ?

– Avec rien, nigaude. Cela veut dire que tu ne le quittes pas des yeux et que, s’il ouvre les siens, tu m’envoies notre petit sifflement d’alerte.

– Comme ça ?

– Noooonnn ! Pas maintenant. Seulement s’il bouge n’importe quelle partie de son corps.

Livia s’apprête enfin à quitter sa cachette quand elle entend derrière elle :

– Salut Dora, Salut Livia.

– Nom d’un chat, mais qu’est-ce que vous faites là ?

– Tu nous as dit de faire deux groupes de deux. C’est bien ce qu’on a fait. On a attendu une demi-heure et nous voilà.

– Je vous avais surtout ordonné de rester dans notre nid jusqu’à ce que nous revenions.

– Ah bon ? Tu es sûre ? En tous cas, on fait toujours deux groupes de deux.

– Oui, mais deux groupes de deux réunis, ça fait quatre et ça, c’est très dangereux.

Tant pis, à cause de vous, je crains que nous ne devions nous passer de notre banquet.

– Tu sais quoi ? Là, je pense à Tom et Jerry dont les histoires se finissent toujours bien pour notre race.

– Justement, que cela vous serve de leçon. Dans le dessin animé, si vous avez bien observé, elles ne sont que deux face à Tom : Jerry et Mitsou.

Bon, mais assez parlé ! Maintenant que vous êtes là, il va falloir gérer cette nouvelle situation. Je vais donc tenter une approche tactique. Qu’aucune de vous ne bouge d’ici tant que je ne vous fais pas signe.

Livia amorce alors un prudent démarrage, se fige soudain et recule en fixant le fauteuil vide.

– Le ccchhhaaat, il n’est plus là.

Les filles, c’est un drame. Il a quitté son coussin.

Dora, Nera, Sara, plus personne ne parle ni ne fait le moindre geste. D’accord ?

– Ok, chef

– Ok, chef

– …….

– Et toi, Sara ? Sara ?

– Livia, apparemment Sara est partie !!

– Comment ça, partie ?

– Ben oui, évidemment puisqu’elle n’est plus derrière moi. Mais c’est bien aussi parce que, comme ça, maintenant, on ne fait plus qu’un groupe de trois. C’est sûrement moins dangereux, hein Livia ?

– Non, Nera, et il faut absolument savoir ce qui est arrivé à Sara !!!

– Oooohhh, regarde, elle est là. Le chat est revenu dans le salon et il s’amuse avec elle dans sa bouche.

– Eh bien, crois-moi, elle ne va pas rire longtemps. Je crains qu’il n’y ait plus d’espoir pour elle.

– Pourtant, ils ont l’air de bien jouer ensemble, on dirait même qu’ils dansent.

– S’il te plaît, Dora, essaie de comprendre la situation. Dans quelques minutes, tu vas entendre des craquements d’os et la belle couleur blanche des poils de Sara va passer au rouge vif de son sang.

Maintenant, sans faire dans le sordide et pour lui rendre hommage, je dirais « à bon chat, bon rat » même si nous n’en sommes pas.

Par contre, pour nous consoler, on dit aussi que « le malheur des uns fait le bonheur des autres ». Aussi, profitons au mieux de cet épouvantable drame car ce gros matou va bientôt se recoucher pour digérer puis s’assoupir et ainsi, nous aurons le champ libre. Préparons-nous !

– Attention quand même, « Rien ne sert de courir, il faut partir à point » et, bien que cela n’ait aucun rapport, « un tiens vaut mieux que deux tu l’auras » l’au…rat, elle est très bonne celle-là. Hein, elle est drôle, non ?

– Dora, asssseeeeezzzz !!!!

Tout à coup, un cri.

– Livia, au secours, regarde ! Le chat s’approche de nous. Il nous a repérées. On voit la queue de Sara qui dépasse au milieu de sa bouche, quelle horreur !

– Restez immobiles et ne dites rien, sous aucun prétexte.

D’un pas feutré, le félin arrive à leur hauteur, s’allonge sur le sol en les fixant d’un œil taquin et crache sa proie encore vivante.

– Vous avez de la chance, les filles. Je ne mange que les oiseaux que je chasse quand je peux m’évader dans le jardin. Alors voilà, je vous rends votre copine avec qui j’ai passé un moment très agréable. Je n’ai pas voulu vous effrayer mais j’avais juste besoin de me divertir et d’échapper à ma solitude.

– Livia, Livia, quelque chose ne va pas ? Tu es toute pâle.

– Tu vois bien qu’elle s’est évanouie. Dis-donc le chat, tu ne pourrais pas lui faire le bouche-à-bouche pour la ranimer ?

– Dora, ne me tente pas trop, je pourrais vite prendre goût à votre chair fraîche de petits rongeurs.

Maintenant, un conseil d’ami, dépêchez-vous. Allez vite vous régaler avant que mes maîtres ne reviennent et ne rangent tout ce qu’ils ont laissé hier. Bon appétit à vous.

Une autre suggestion : ne laissez aucune trace de votre passage, si vous voyez ce que je veux dire. Cela vous évitera sans doute la dépose de pièges ou de poison.

Et puis, la prochaine fois que vous viendrez par ici, venez me réveiller pour que nous puissions nous amuser ensemble.

Peu après, Livia sort de sa torpeur grâce à un baiser pour le moins inattendu et les quatre amies se précipitent afin de faire bombance pendant que le gros minet retrouve son coussin et son ennui.


C’est la fête ! (Caroline)

C’est si joli les lampions !
Ça sent le 14 juillet et ses flonflons .
Sur la place on danse en rond au son de l’accordéon … et sautent les bouchons … et tournent les jolis jupons, comme des papillons attirés par la douceur du temps.
Il ne pleuvra pas ce soir … espérons …
Les enfants, jeunes poissons, font des bonds, courent et rigolent la bouche pleine de bonbons en se se lançant des pompons faits de papier crépon .
Il fait chaud !
Fatiguée, je vais m’assoir et commander un  »Perrier citron » avec des glaçons …
Mais que se passe-t ‘il là-bas … au fond ?
Eh … doucement les garçons !
Ils ont sans doute abusé des  »Picon bière » , il ne faudrait pas que ça tourne à la baston !  Attention !
Avec tout ce bruit j’ai la tête comme un melon, un peu comme un soir de réveillon, ou, attachée devant une bûche glacée qui fond, je n’espère qu’une chose : faire un petit roupillon sous mon édredon en coton.

Et ron et ron petit patapon …


Le premier défilé de Madly (Martine)

– Dépêche-toi Papa ! Il ne va plus y avoir de lampions, clame Madly

– Ne t’inquiète pas ! Tu vas l’avoir ton lampion, répond Charly en riant.

Il agrippe la menotte de la fillette et se fraye un passage dans la foule amassée devant le parvis de l’hôtel de ville. Madame Grindard, la Présidente du comité de quartier, l’a repéré et lui tend spontanément le précieux sésame : une lanterne aux couleurs républicaines dont il s’empresse d’allumer la bougie à l’intérieur.

Au même instant, le défilé multicolore s’ébranle dans la rue Jean Jaurès en direction de la cité des Sables. La fin du parcours est prévue, un peu plus tard, sur la place Charles de Gaulle où est installé l’orchestre qui animera le bal de clôture des festivités du 14 juillet.

Excitée, Madly ne cesse de se sautiller d’une jambe sur l’autre en faisant tanguer son lampion dont la flamme vacille au gré des secousses : c’est la première fois qu’elle a le droit de participer au défilé ! La première fois qu’elle va sillonner la ville en pleine nuit !

À ses côtés, Charly s’amuse de son émerveillement et les souvenirs remontent à la surface. Ah ! Ce petit garçon, au même âge, dans la même rue, tenant lui aussi un lampion bleu, blanc, rouge, accompagné de son père, avec l’espoir que ce moment magique ne s’arrêtera jamais !

Une petite voix enjouée le ramène à la réalité :

– Dis Papa ! Est-ce qu’on restera écouter la musique tout à l’heure ?

– Pas question, répond Charly d’une voix faussement bourrue. Tu auras participé au défilé, ce n’est déjà pas si mal à ton âge, non ? interroge-t-il

Une moue boudeuse remplace l’allégresse sur le visage de Madly, mais, vite dissipée par la proposition alléchante de Charly :

– Par contre, si tu veux, je t’achèterai une crêpe auprès du marchand ambulant sur la place.

– Oh oui ! Je pourrai prendre une crêpe au chocolat ? demande Madly des étoiles plein les yeux.

« Ah ! L’enfance…! » songe Charly un brin nostalgique.

 


La retraite aux flambeaux      ( Paulette POUJAUD )

Couleurs et lampions, voilà des mots qui suscitent aussitôt de belles images de mon enfance.

J’y pensais longtemps à l’avance.

Chaque année,  pour la fête nationale, Vélizy organisait dans toutes les rues de la petite ville un défilé « retraite aux flambeaux » qui réunissait dans la bonne humeur parents et voisins autour des enfants ravis, porteurs de jolis lampions de papier plissé à l’intérieur desquels brillait la tremblante flamme d’une bougie.

Une année, alors que je devais avoir 10 ans environ, j’avais été dotée d’un porte-lampions pouvant accueillir quatre de ces flambeaux aux couleurs et reflets magiques.

Aussi, étais-je fière de cette grande chance dont je bénéficiais.

Le départ du défilé causait bien un léger désordre sur la place de la Mairie, vite refréné par les adultes, chaque année inquiets d’un possible incendie provoqué par l’inflammation soudaine de deux lampions se télescopant.

Ce fait ne se produisit heureusement jamais et nos jolies lanternes ne furent jamais auteurs et victimes d’un tel événement.

Que de souvenirs de ce parcours à travers les rues de la ville, chemin bien long pour nos petites jambes et cependant relativement court en raison du peu d’étendue qu’occupait Vélizy à cette époque.

Malgré la fatigue, nous gardions au cœur l’espoir de refaire l’an prochain « la retraite aux flambeaux ».

Mais quand on est enfant que c’est long un an et parfois l’espoir est prêt de s’éteindre comme les flammes des petits objets aux vives couleurs qui ont charmé cette soirée.

Repliez-vous jolis lampions, avant de rejoindre la cave ou le grenier où vous passerez un an avant un nouveau défilé.



Nous remercions les auteurs et rappelons que les textes leur appartiennent. Toute reproduction est interdite.


 

 

 

 

LA BOITE A MOTS, LE JEU : JANVIER 2019

fév 2019 -
Si les mots avaient des ailes

Voici les 3 mots de janvier 2019 :  champion – décoller – partage


voir les règles du jeu ici


Voici les textes que nous avons reçus :



La citation du jour ( Monique)

La cloche a sonné. La maitresse se lève. Les enfants ferment livres et cahiers puis forment une colonne qui s’étire et ondule dans un doux bruit de chuchotis. Ils dévalent ensuite l’escalier principal fait de larges marches en bois et de balustres en fer forgé. Les lattes gémissent sous l’assaut des  semelles. Les menottes, tachées d’encre  courent sur la rampe en chêne, lustrée par tant de caresses. Un marmot trébuche, puis tombe les quatre fers en l’air. Embouteillage, bousculade, agitation. Le « surgé » beugle quelques avertissements, la paix revient dans les rangs, la procession peut poursuivre sa descente.

Sitôt la porte à double battant ouverte, telle une volée de moineaux, les petits s’échappent, se dispersent dans la cour. Pour un moment, les longues dictées, la subtile conjugaison, les nébuleux problèmes de mathématiques, sont oubliés … Envolées les tables de multiplication.

C’est l’heure de la « récré »…

Les garçons se regroupent pour faire un foot, d’autres pour une balle au prisonnier. Certains préfèrent s’asseoir à même le sol pour jouer aux osselets. Après moult figures aux noms effrayants, « araignée » « tête de mort » « cercueil » et une ultime « patte de chat » parfaitement maitrisée,  le champion exulte. Les plus jeunes participent sans pourtant espérer  remporter la partie, ils n’ont pas encore acquis le savoir-faire des grands.

Les filles, plus matures, préfèrent les activités moins bruyantes. Elles nouent plusieurs cordes pour n’en faire qu’une seule, et se lancent dans un ballet où dansent jupes, couettes et rubans. Leurs pieds décollent du sol, légers, aériens, évitent la longe en mouvement.

Ailleurs, des morceaux de craies chipés à la maitresse, victime consentante, ou achetés chez le marchand de couleurs, sortent des poches. Courbées, les petites filles dessinent une marelle. La craie vient vite à manquer, l’asphalte en est gourmand. Mais, rien ne manque : la terre, grand demi-cercle, puis les huit cases, de plus en plus étriquées  et enfin le ciel, ersatz de la voute céleste.

Près du marronnier, un groupe de fillettes chuchote, espionne en catimini un escadron de gamins braillards.

Les pochons se vident. Les goûters attisent toutes les convoitises. Des querelles s’engagent, suivies de batailles sans merci. Les injonctions du maître-surveillant stoppent net les affrontements. Le partage des quignons de pain-chocolat, rarement équitable, réconcilie les parties.

Déjà, la cloche retentit. Les enfants protestent, crachotent quelques miettes, puis se regroupent dans un calme précaire. Les joues sont colorées, les esprits échauffés, les genoux parfois meurtris. Mais, il est temps de reprendre les leçons, d’ouvrir grand ses oreilles, de lire et relire la citation inscrite, ce matin, dans un coin du tableau noir, d’une écriture fine et régulière : “Savoir, penser, rêver. Tout est là.”, suivie par un nom encore inconnu, Victor Hugo.


Le gang (Colette Kirk)

C’est dans le quartier sud de la ville que le gang de Silvério applique et fait régner sa loi,  malheur à qui empiète sur son territoire.

Silvério le chef incontesté est à la tête d’une bande de voyous, comme : Freddy,  P’tit Louis, La Fouine, les jumeaux Gino et Piétro, Jojo, Tintin dit « feuilles de chou » (à cause de ses oreilles décollées) et de la belle Marilou. Depuis quelques temps Silvério trouve que les recettes ne sont pas assez importantes : rackets, vols à la tire et autres larcins ne rapportent pas assez. Aussi envisage-t-il de frapper là où il y a de quoi satisfaire le bien-être de chacun. Il informe tout l’équipe de ses intentions :

– J’ai demandé à La Fouine de faire des repérages pour avoir tous les éléments et renseignements nécessaires pour ce que j’envisage afin de préparer une stratégie pour réussir sans accroc. Voilà ce dont il s’agit, nous allons faire un braquage. Mais avant tout je voudrais avoir votre opinion !

C’est Jojo qui le premier réagit à l’annonce :

-Si ça rapporte gros pourquoi pas.

– Moi, je suis partant si le pactole en vaut la peine, ajoute Tintin

– Si ça ne rate pas c’est toujours bon à prendre, renchéri P’tit Louis.

– Ouais ! Un truc comme ça, faut pas que ça « foire », remarque Freddy.

– Pour moi c’est OK, annonce Marilou, j’en ai jamais assez.

Quant aux deux frères, eux sont toujours là quand il y a un mauvais coup à faire, avec eux c’est toujours oui !

Tout le monde étant d’accord, Silvério leur expose sa fameuse stratégie qu’il a mise au point avec La Fouine.

– Je vais vous donner les consignes que chacun d’entre vous devra suivre et respecter scrupuleusement :

Toi, Freddy tu te posteras au coin de la rue du Commerce en face la place de la mairie,

P’tit Louis, tu feras les cents pas devant la boutique du coiffeur faisant mine d’attendre quelqu’un.

Piétro et Gino sur un banc de la place vous lirez chacun un magazine de sports.

 Jojo et Marilou vous donnerez à manger aux pigeons.

Quand à toi Tintin tu te tiendras à l’arrêt des bus devant la bijouterie.

La Fouine et moi nous serons installés à la terrasse du marchand de glaces. Quand le moment sera venu de passer à l’attaque, je me lèverai et tous sans précipitation, nous nous dirigerons vers la bijouterie. Une fois regroupés, nous pourrons, alors, nous lancer à l’assaut de notre objectif. A l’intérieur, vous devez vous emparer de tout ce qui vous tombe sous la main, raflez tout ce que vous pouvez. Ensuite le butin sera partagé en parts égales. Mais quoi qu’il arrive, n’oubliez pas que nous sommes des champions et que rien ne doit nous résister…

                                                                                                                                ————-

Bien des années plus tard, on se souvient encore de cette bande de garnements faisant éruption dans la confiserie de « La Mère Caramel » pour une razzia de bonbons.

La boutique se situait juste à côté d’une bijouterie.

 


L’émotion (Martine)

– Alors champion ! Ton impression ?

À peine descendu de son Alfajet, Mathis est aussitôt interpellé par son instructeur. Debout sur le tarmac. L’homme affiche une fierté non dissimulée envers son élève.

– Je suis comblé coach. Merci pour tout ce que vous avez fait pour moi, répond-il les yeux pétillants.

Oubliée la multitude d’heures d’entraînement ! Son rêve vient de se réaliser : effectuer sa première démonstration au sein de la Patrouille de France, ce fleuron français, qui lui a permis de devenir un pilote chevronné !

Pourtant, au moment de décoller, le doute s’était subrepticement immiscé en lui. Sa bouche  était devenue pâteuse et une furtive appréhension l’avait envahie, vite dissipée par l’effervescence du challenge.

Quelques instants plus tard, Mathis fendait les nuages et pilotait, avec dextérité, son bel oiseau blanc. Seul dans le cockpit sa confiance était revenue.

Le meeting s’achève, les pilotes descendent de leurs avions les uns après les autres, sous les applaudissements d’un public conquis.

Brusquement Mathis se fige. Il l’aperçoit, là, devant lui, entouré d’un halo bleu. Qu’il est magnifique ! Son visage est serein. Il sourit et d’une voix rocailleuse lui dit :

– Bravo fiston ! Je n’ai jamais douté de toi. J’ai toujours su que tu me remplacerais au sein de l’escadron. Je suis si heureux que tu partages cette passion avec moi.

Estomaqué, Mathis esquisse un pas en avant pour le rejoindre, l’étreinte à nouveau dans ses bras mais… la fugace apparition s’est évanouie !

– C’est fou ce que les émotions peuvent provoquer ! songe-t-il encore sous le choc.

Pas le temps de s’appesantir sur ses états d’âme ! Le cocktail commence sur la terrasse. Il aperçoit Inès près du buffet qui lui fait un signe de la main alors qu’Enzo court vers lui en criant « Bravo Papa ! ».

 


Le Poilu (François)

Au terme des quatre années, il est toujours vivant
La Faucheuse ne veut pas de lui apparemment
Il s’est battu dans la Marne, il a vu Verdun
Après ces deux enfers, il n’a plus peur de rien.
Il est devenu insensible, rien ne l’atteint
Pas même la collecte des morts au petit matin.
Au bout de ces quatre ans, il a pris l’habitude
De la souffrance et de cette vie pourtant très rude
Le froid, les rats, les maladies, la mort, la pluie,
Le doute, la colère, la faim mais surtout l’ennui.
Il sait bien sûr goûter les moments de partage,
Avec des gars venus de partout et de tous âges
Il aime beaucoup ces moments de fraternité
A jouer aux cartes ou à déguster le café
Reçu récemment par l’un d’eux en colis.
Ils parlent ensemble, assis à table ou sur leur lit,
Des jeunes femmes, de l’arrière, des amis disparus
Ou partis sur d’autres fronts qu’ils ne verront plus.
Tous ont une activité, l’un relit une lettre
L’autre écrit quelques lignes qu’il enverra peut-être.
Au fond du dortoir souterrain, un jeune soldat
Passe le temps à sculpter sans hâte un bout de bois.

Appuyé à la froide paroi de sa tranchée
Il regarde ses compagnons et est très touché
Par les visages de certains emplis de cette peur
Que lui ne connait plus, pour son plus grand bonheur.
Serein, il est envahi par les souvenirs
De sa vie civile faite de labeur et de rires.
Il pense avec tendresse à celle qu’il a aimée
Et que, peut-être un jour, il pourra épouser.
Il se rappelle le sport qu’avec obstination
Il pratiquait pour devenir un grand champion.
Tout son passé ressurgit en quelques secondes
Sa famille chérie, ses amis, ce petit monde
Qui, malgré les difficultés du quotidien,
Le comblaient car, avec eux tous, il vivait bien.

Les canons commencent à déverser leurs obus
Assourdissants, ils creusent de grands cratères et tuent.
Il sait que la bataille va bientôt commencer.
Le capitaine, pistolet en main, va siffler.
Avec pour uniques boucliers leurs simples vareuses,
Ils vont offrir leurs corps aux salves des mitrailleuses
Comme à chaque assaut, il va falloir vite courir
Franchir plusieurs obstacles, se coucher, repartir
Des gars anonymes, fusil au bras, vont tomber
Certains vont rester accrochés aux barbelés
D’autres vont décoller puis s’effondrer dans la boue
Tous, ils auront pour point commun sanglant, un trou.
Coup de sifflet, les ordres fusent, il faut vite sortir
Tous les hommes montent à leur échelle, se ruent dehors.
La tête baissée pour tenter d’éviter les tirs
Ils partent en tous sens, s’agenouillent, puis courent encore
Telles des cibles de foire, ils sont dans la ligne de mire
Des ennemis qui, au hasard, répandent la mort.
Les poilus s’immobilisent comme statues de cire
Et attendent le terrible et funeste corps à corps.

Puis, notre homme se relève, avance, se fige soudain.
Il vient de subir un violent choc en son sein
Et, foudroyé, tombe en avant, face contre terre,
Il prévoit que, pour lui, c’est la fin de l’enfer.
Il n’a pas mal, il ne ressent plus de douleur
Il comprend alors qu’enfin a sonné son heure
Avec un grand effort, il se tourne vers les cieux,
Il dit ses prières puis doucement ferme les yeux
Souhaitant que son sacrifice ne soit pas vain
Et que ses camarades voient d’autres lendemains.
Pour lui, l’essentiel n’est pas qu’il entre dans l’histoire
Mais qu’il ait au mieux contribué à la victoire.
Caressant un petit gris-gris dans sa sacoche
Il s’évanouit en maudissant les sales boches.

Submergés, infirmières et brancardiers s’affairent.
Tout l’hôpital s’agite tant il y a à faire.
Les malades et les blessés arrivent par centaines
Qu’il faudra essayer de guérir sous huitaine.
A son arrivée, notre héros couvert de sang
Est pris en charge et opéré immédiatement.
Il est entre vie et mort mais tout réussit
Et peu après, il est placé au fond d’un lit.
A le voir ainsi, le colonel est confiant,
Celui-là pourra tôt rejoindre son régiment.
D’ici quelques jours, rien ne pourra empêcher
Qu’il retrouve tous ses compagnons dans les tranchées.

Enfin, il se réveille au milieu d’une grande chambre
Et demande alors : Où suis-je et quel jour sommes-nous ?
Aujourd’hui, mille neuf cent dix-huit, le onze novembre,
Et ne vous inquiétez pas, tout va bien pour vous.

Autour de sa couche, il y a beaucoup de monde
Mais tous ignorent ce qui s’est passé à Rethondes.

En hommage à mon grand oncle, Jacques Swiezicki

 


Cette robe bleue qui lui allait si mal (P.)

Il était son champion toutes catégories et il a partagé sa vie, 10 ans :  elle l’avait rencontré à l’université. Cécile s’est  toujours demandé pourquoi il s’était retourné sur son passage et l’avait épinglée sur son tableau de chasse, de ses yeux perçants.  Elle se décrivait quelconque ; d’apparence frêle, elle puisait ses forces dans les livres qu’elle dévorait derrière ses lunettes, dans quelques brasses à la piscine ou bien derrière quelques grands écrans.

Elle en était certaine, elle avait rencontré l’amour de sa vie et avait décollé tout droit vers des cieux prometteurs  avec pour bagage, un  cœur aveugle.

 Elle partageait péniblement son temps entre les études auxquelles elle tenait comme à la prunelle de ses yeux myosotis et le ménage de leur 3-pièces au 3ème étage de cet immeuble sans âme ; elle ne saurait dater le moment où tout bascula.

 En effet, bientôt, elle n’eut pour seule robe, que ses hématomes qui formaient de jolis cercles tout en nuance, du noir bleuté au bleu ciel pour les plus récents. Je crois que pas un centimètre de sa peau ne se rappelait de sa couleur originelle ; cette couleur crème de lait que notre mère avait avec amour, protégée des coups traîtres du soleil.

Ses bijoux avaient disparu les uns après les autres, au Mont Piété,  pour couvrir les dettes de jeu qu’il avait bien sûr pris soin de lui dissimuler. Les vacances n’étaient que promesse sans cesse renouvelée, les factures devenaient un cauchemar. Mais plus grave encore, se créait une distance entre moi et ma sœur, insidieuse.

Le jour où il avait appris que le corps de Cécile ne donnerait jamais d’enfant, il s’était levé brusquement et était sorti du cabinet du médecin, vacillant, blanc comme un linge. Le docteur avait bien  tenté de consoler Cécile : « vous savez les hommes sont  pudiques dans leurs émotions. Ne vous en faites pas, tout se remettra en ordre ». A croire que ses émotions avaient gonflées démesurément car les coups redoublèrent d’intensité depuis ce moment cruel.

Elle se raccrochait tant bien que mal à ce lien qui les unissait mais dont la nature avait fini par se diluer dans la douleur, jusqu’au jour où Gisèle entra dans sa vie à l’aube de ses 10 ans de vie commune.

Ce jour-là, elle m’avait rendu visite à Metz et rentrait sur Paris, par le TGV N°69. Elle me raconta qu’une dame âgée s’était assise en face d’elle. Dans un geste maladroit, Cécile avait  laissé entrevoir un beau bleu azur sur son bras quand elle l’avait aidée à ranger sa valise.  Elles avaient partagé le trajet et les gâteaux. C’est Gisèle qui avait engagé doucement la conversation, qui l’avait conduite à un début de confidence. Lorsqu’elles posèrent le pied à Gare de l’est, elles se  promirent de se revoir rapidement. Durant 1 an, leurs rencontres furent intenses et toujours arrachées au diktat de son mari. Gisèle  lui raconta sa vie, sa résistance aux coups. Elle se rappelait elle, cette couleur rouge sang qui avait tant coulé, puis son sursaut, et enfin sa liberté. Elle était devenue avocate, défendant les femmes tombées sous les coups. Depuis sa retraite, elle peignait de très jolies toiles où le rouge avait repris une place paisible dans la palette des couleurs.

Il y a 2 semaines, le lendemain du jour de trop, Cécile a pris son ancien sac de piscine (cela faisait belle lurette qu’elle l’avait placardisé), y a placé quelques maigres affaires, ses papiers d’identité et elle est sortie.

Derrière la porte, refermée doucement mais définitivement, dans l’armoire, gisait abandonnée, sa robe bleue, celle qui lui allait si mal.

 


Une rencontre de choc ! (Corinne P.)

La voix de Paul lui arrive assourdie au travers d’une sorte de clameur lointaine. Paul c’est l’entraîneur du club de rugby de Limoux petite ville de l’Aude.

Dans le noir, Jean-Luc a du mal à comprendre ses paroles, seules quelques syllabes pénètrent son cerveau. Pendant quelques secondes, il se demande où il est. Son cerveau et son corps sont comme dissociés. Péniblement, il ouvre les yeux, pour découvrir le visage de Paul juste au-dessus de lui. Son regard inquiet le fait réagir. Il essaie de bouger, mais il peut à peine décoller sa tête du sol.

« Bouge pas champion » lui dit-il, tu viens de prendre un placage de premier ordre ! Tu nous as fait une de ces peurs ! Comment te sens-tu ? As-tu mal quelque part ?

Allongé sur la pelouse, les sensations reviennent. Il tente de se relever, mais déjà le soigneur est à ses côtés et quatre de ses copains avec qui il partage les entraînements, le glissent sur le brancard et le transportent au vestiaire.

Après un examen complet, et le contrôle de quelques paramètres vitaux, Jean-Luc peut enfin, se lever. La longue douche brûlante finit de le requinquer, juste à temps pour accueillir, dans un vacarme joyeux, le reste de l’équipe. Malgré son absence en fin de match, ils ont gagné le match.

Mais ce soir, pas de troisième mi-temps avec les copains pour Jean-Luc. C’est repos obligatoire : prescription du toubib ! Il se rattrapera lors d’une prochaine rencontre ; les occasions de faire la fête ne manquent pas au pays du rugby et de la blanquette.


Un homme  (Caroline)

De quel champion allons-nous parler ?
Quel homme héroïque allons-nous faire revivre ?
Mon admiration va vers celui qui, par tous les temps, faisait décoller son avion bourré de courrier et franchissait la Cordillère des Andes pour déposer son chargement.
Postier céleste qui bravait les orages pour remplir sa mission !
Cet homme de cœur et de talent qui perdit la vie, jeune encore, lors d’un  » crash  » de son avion en mer.
Ce poète merveilleux qui nous fait partager, quel que soit notre âge, la plus belle histoire d’amour avec un petit garçon blond amoureux d’une rose ……
Petit enfant lumineux qui avait tout compris, l’amour… la fidélité… l’amitié… le respect et le courage aussi !

Un immortel petit Prince qui nous fait encore pleurer d’émotion et de tendresse …..
Merci Saint-Exupéry

 


L’après-midi des héros (Paulette POUJAUD )

Jeune encore, j’ai eu le privilège d’assister à un meeting au cours duquel devait être désigné le champion d’acrobaties aériennes.

C’était le 29 avril 1934, j’avais à peine 8 ans, cependant ma mémoire en a conservé le souvenir que je vous livre en partage.

La compétition se déroulait dans les champs face à la base aérienne actuelle, là où se situent désormais les immeubles du quartier LOUVOIS.

Les deux pilotes choisis pour cette épreuve sont Michel DETROYAT et Marcel DORET. Chacun d’eux monte dans son appareil et mon cœur se serre, car à cette époque l’aviation est encore une toute nouvelle aventure.

Je suis alors bien jeune mais déjà capable de comprendre les risques encourus par les héros du jour.

Soudain je les vois décoller et s’élancer vers le ciel, commence alors un ballet hallucinant de deux avions se croisant à pleine vitesse au-dessus de nos têtes puis redescendant par paliers à la façon des feuilles mortes, se rapprochant du sol dans le fracas assourdissant des moteurs.

Pourtant l’adresse de ces virtuoses est telle qu’à aucun moment ils ne se trouvent en danger, pas plus que la foule qu’ils survolent.

A peine les deux pilotes se sont-ils posés que mon père, fatigué par sa maladie contractée durant la Grande Guerre, se voit contraint de partir sans attendre de connaitre le verdict du jury et le nom du vainqueur du jour.

Peu importe, car à nos yeux, ces deux hommes nous semblent d’égale valeur après un tel exploit.

Quant à moi, encore sous le coup de l’émotion ressentie, je demeure persuadée que je ne saurais jamais oublier cette journée mémorable.


LA BOITE A MOTS, LE JEU : DECEMBRE 2018

jan 2019 -
Si les mots avaient des ailes

Voici les 3 mots de décembre 2018 :  intriguer, le grand café, lessiver


voir les règles du jeu ici


Voici les textes que nous avons reçus :

 

La caissière (Colette Kirk)

 

Derrière le comptoir du « Grand Café » la caissière est assise toute la journée. Aussi on en voit que la moitié. Mais elle est belle !

Les consommateurs, qu’ils soient de passage ou habitués sont très intrigués et ils se posent des questions,

– Comment est l’autre moitié de la dame ?

Celui qui est le plus curieux c’est Henri, poète et amoureux de la belle.

Chaque jour il vient et prend plusieurs consommations pour rester longtemps afin de voir l’objet de son amour se lever et lui permettre de voir la dame en entier. Mais c’est incroyable elle ne se déplace jamais. Du matin au soir toujours présente. Par quel mystère peut-elle tenir aussi longtemps sans être fatiguée.

Ce soir Henry a décidé de rester jusqu’à la fermeture. Vers minuit le patron commence à baisser le rideau invitant les derniers clients à partir. Henri s’est caché dans un petit coin et surveille. D’une paroi derrière le comptoir sort un homme, le patron s’adresse à lui :
– Alors ! Gaston, t’as fini, elle peut être mise en fonction ?
– Aucun problème, mais la mise au point n’a pas été facile. Je suis complètement lessivé d’avoir dû trouver la panne, plutôt duraille ! Mais maintenant elle peut fonctionner toute seule, juste de temps en temps un petit contrôle.

Maintenant Henri a compris et il quitte le « Grand Café » en chantonnant :

Entourée d’un tas de verres à pied
Bien tranquille devant son encrier
Elle est dans la caisse, la caissière
Ça fait qu’on n’en voit que la moitié.
Et moi que déjà je l’aime tant
J’dis : « Tant mieux, qu’on cache le restant
Car, si je la voyais toute entière
Je d’viendrais fou complètement. »
Elle est belle, elle est mignonne
C’est une bien jolie personne
De dedans la rue on peut la voir
Qu’elle est assise dans son comptoir.
Elle a toujours le sourire
On dirait une femme en cire
Avec que son chignon qu’est toujours bien coiffé
C’est la caissière du Grand Café.

 


La jeune bretonne ( François)

En l’année mille neuf cent, Morgane fête ses vingt ans.
Elle a quitté sa campagne pour vivre à Paris
Emmenant avec elle sa jeune et belle enfant
Que, par tradition, elle prénomma Marie.
Mère célibataire, elle a fui la province
Avec le fol espoir de rencontrer un prince.

Aux halles, elle loue un petit appartement
Où elle imagine recevoir quelques amants.
Elle sait qu’elle devra élever seule sa fille
Mais prévoit, pour elle, le bonheur dans cette ville.

Après ses déboires, il lui faut tourner la page.
Elle est forte et ne manque pas de courage.
Son premier but est de trouver un bon travail,
S’il le faut, chez des bourgeois, faire du ménage.
Elle veut et doit y parvenir, vaille que vaille.

Ici les jeunes bretonnes sont très recherchées
Même lorsqu’elles ont commis un grave péché.
Elle ne doute pas de ses nombreuses capacités
Et d’ailleurs, rapidement, elle est embauchée
Comme serveuse dans un bar de l’île de la Cité.

C’est le Grand Café où vient la bonne société.
S’y mélangent les odeurs d’absinthe et de thé
Bu goulûment par les riches hommes et femmes
Venus, tout en se promenant, voir Notre-Dame.
Tard, des banquiers en queue de pie et haut de forme,
De fringants militaires en grand uniforme,
Des mondaines parées de leurs plus beaux atours
Viennent s’enivrer du soir jusqu’au lever du jour.
Beaucoup d’entre eux pensent qu’il est de bon ton
D’arborer le dernier modèle « De Dion Bouton ».

Pour Morgane et sa fille, la vie n’est pas bien rose
Et la jeune femme aspire vite à autre chose.
Elle est lasse de passer ses journées à laver
Essorer, rincer, ranger, ou pire lessiver.

Parfois, en servant les clients, elle chantonne
Des airs de son pays que tout le monde entonne.
Petit à petit, elle quitte le comptoir en bois
Et, au milieu de la salle, fait entendre sa voix.

L’ambiance change et les habitués sont intrigués
Par cette belle femme effacée devenue si gaie.
Celle qu’on ne regardait pas, la pauvre soubrette
Est devenue, par ses chants et danses, une vedette.
Après l’école, Marie retrouve sa chère Maman
Et danse pour elle, parée de ses modestes vêtements.

Le bouche à oreille a rapidement fonctionné
Et tout Paris vient montrer le bout de son nez.
Dès lors, le Grand Café ne désemplit pas,
On se presse, on attend, on fait les cent pas.
Les parisiens boivent, hurlent, chantent et rigolent
Puis tous se taisent d’un coup quand apparait l’idole.

Ce dimanche, la chanteuse en fin de récital
Aperçoit un jeune homme au fond de la salle
Qui lui adresse un sourire et d’un geste aimable
L’invite à le rejoindre dîner à sa table.
Dans la pénombre, elle distingue Marie près de lui.
Alors que la brasserie se vide dans la nuit,
Morgane, étonnée et heureuse, les rejoint.
Elle sent que ce garçon va changer leur destin.

 


Le grand café (Laetitia)

 

Nous sommes le 1er Décembre à Paris, Boulevard des Capucines.

Comme tous les samedis matin, je prends mon petit déjeuner au restaurant «Le Grand Café », mon regard flâne sur les vitraux et les murs de ce café mythique inauguré en 1875.

Mon serveur habituel, Georges, vient me saluer en m’apportant mon petit déjeuner rituel, un café allongé et un croissant.

L’odeur familière de ce café vient me chatouiller les narines, oh…quel délice après une dure semaine de travail.

Avec Georges, nous échangeons quelques mots sur les gilets jaunes, la contestation, la colère contre l’exécutif…

Le Grand Café est calme aujourd’hui, les clients ont déserté après « l’appel à monter sur Paris ».

Tout à coup, une explosion puis une fumée noire et pendant quelques minutes une nuée de casseurs portant des gilets jaunes et des masques arrivent en courant, en criant, en jetant des projectiles, des cocktails Molotov dans les voitures qui prennent feu et explosent.

Finalement, ils fuient en laissant une rue traumatisée.

C’est dans ce décor de chaos que les vrais gilets jaunes affluent pour défiler devant nous.

De la fumée épaisse et nauséabonde recouvre la chaussée et, sous nos regards surpris, une jeune femme se lance dans une chorégraphie avec pour seul musique le bruit des sirènes…

Une scène irréelle…

Intrigué, je sors et me rapproche, qui est-elle ?

Elle se nomme NadiaVadori Gauthier, c’est une danseuse surnommée : «la danseuse poétique».

Comme d’autres personnes, je lui emboîte le pas et me retrouve hébété deux heures après, (comme un enfant ayant suivi le Joueur de flûte de Hamelin), sur l’avenue des Champs-Elysées.

C’est le gaz lacrymogène qui me fait prendre conscience que la manifestation a changé. Sous les pavés, je cours au milieu d’un capharnaüm digne d’une guerre urbaine.

Drôle de journée… Les sirènes, les gyrophares, la foule et les forces de l’ordre s’éloignent, je rentre retrouver mon petit appartement.

Dimanche de bon matin, après une nuit agitée, je reviens voir Georges au Grand Café, il n’y a pas trop de dégâts, juste les vitres qui sont noircies. Tout le personnel s’est retroussé les manches pour redonner vie au restaurant, les discussions sont animées.

Je regarde Georges lessiver les vitres, je prends une éponge et nous commençons notre conversation.

 


Hep, Taxi ! (Monique)

 

Le message disait : « j’arborerai un œillet rouge à la boutonnière». Cela lui avait semblé un peu désuet, d’une autre époque.

Quel âge peut-il donc avoir ? A quoi ressemble-t-il ? Excitée, Elle se prépare pour un premier rendez-vous. Elle choisit avec soin sa tenue : robe ou pantalon ? Robe ! Sobre, décolletée mais pas trop, d’une longueur raisonnable et de couleur chatoyante. Devant le miroir, la coiffure reste classique et la touche de maquillage se fait légère. Un dernier regard à la grande psyché de l’entrée, et Elle quitte son appartement, pimpante.

Depuis quelques mois, Elle correspond avec cet homme, celui avec qui elle a rendez-vous. Ils se sont découverts, au fil des lignes, de nombreux points communs : l’amour de la nature, des voyages, le goût des rencontres, … Ils sont restés tous deux très réservés quant à leur vie privée. Elle sait cependant qu’il est divorcé et que ses deux filles habitent l’une en province, l’autre en Nouvelle Zélande.

La voilà arrivée devant « le grand Café » avec dix minutes d’avance. Elle entre. Intriguée, Elle observe, dévisage. Pas d’œillet rouge à l’horizon !!!  Elle choisit une table un peu à l’écart, un endroit qui permet de voir sans être vu … Elle admire la verrière finement ouvragée, apprécie le travail des artistes peintres, trouve l’endroit chic et confortable.

Le voilà, le revers de la veste fleuri. Il hésite, fait quelques pas, hésite à nouveau, embrasse du regard l’assistance, et la reconnait, sans l’avoir jamais vue … C’est un homme de belle stature, à la voix grave et à l’œil pétillant qui lui plait immédiatement.  Le repas se révèle être délicieux, les vins suaves, et la conversation badine. Les aiguilles de la grande horloge tournent, impassibles, désinvoltes. Alors que les derniers clients s’éloignent, il règle discrètement l’addition. Quelle élégance !

Dehors, ils se font surprendre par la première pluie de la saison. Sur le trottoir lessivé, leurs pieds flicflaquent, leurs bras enlacent, leurs bouches embrassent. Ils hèlent un taxi noctambule, et …. la suite est trop confidentielle pour être contée ici.

 


Le Grand Café (Martine)

 

– Bizarre ! Deux jours que c’est fermé, se dit Ambroise devant Le Grand Café. Il faut que j’en parle à Toussaint !

En faisant demi-tour, il aperçoit son ami qui surgit au coin de la rue.

– Bonjour Toussaint. Sais-tu pourquoi le Grand Café est fermé depuis deux jours ? Même pas un mot sur la porte. T’es au courant ?

Non ! Toussaint n’est pas au courant. Pourtant, en qualité de maire du village il aurait dû être le premier informé. Intrigué, il se rend sur place et remarque qu’Ambroise a dit vrai.

L’établissement est claquemuré derrière ses volets bleus et son rideau de fer. Aucun mot sur la porte !

Perdu dans ses pensées, il n’entend pas une camionnette se garer derrière lui. Soudain, une voix l’interpelle :

– Vous êtes le propriétaire.

– Je suis le maire du village.

– Savez-vous où je pourrai trouver les clés pour entrer à l’intérieur ?

– Pourquoi ? interroge Toussaint

– Pour lessiver le rez-de-chaussée pardi ! Ne me dites pas que vous l’ignorez ? Vous savez que l’établissement a été déclaré en faillite !

Eh bien non ! Toussaint en reste bouche bée. Cela explique pourquoi le gérant se soit subitement volatilisé ! Ah le lascar ! Il a préféré fuir plutôt qu’affronter la réalité…

Reprenant peu à peu ses esprits, Toussaint se hâte vers la mairie. Arrivé dans son bureau, il attrape son téléphone et convoque tous les membres de son conseil municipal pour une séance extraordinaire. Après la boulangerie, la boucherie et la poste, pas question que le Grand Café disparaisse ! Il a une idée. Il va proposer une subvention exceptionnelle pour sauver cet emblème du village avec l’aide de bénévoles.

Six mois plus tard, c’est un Grand Café rajeuni qui accueille chaleureusement  sa clientèle sur sa terrasse ombragée. Derrière le comptoir rutilant, Toussaint est heureux. Il regarde Ambroise prendre une commande alors qu’un peu plus loin François s’empresse de servir un met odorant à la table numéro quatre !

Ah ! Qu’elle est belle l’amitié autour du Grand Café !

 


Au « Grand Café » (Paulette Poujaud)

Par ce bel été, assise à la terrasse du Grand Café, je rêvasse tout en regardant les passants.

Soudain je suis intriguée par des cris lointains. Peu après, une jeune fille échevelée fait irruption et court entre les tables, l’air affolée. Elle demande au serveur de l’installer à l’intérieur.

– Mais Mademoiselle, lui dit-il, ne seriez- vous pas mieux  dehors pour profiter du beau temps ?

– Je vous en prie, je préfère être dans la salle !

Satisfaction lui est donc donnée.

Heureusement, car peu de temps après, un jeune homme, la chevelure hirsute, à bout de souffle, paraissant lessivé par une course effrénée, nous demande si nous avons vu passer une jeune fille élégante et jolie, qui courait.

Devant notre réponse unanime et négative, le poursuivant renonce et quitte l’établissement.

Pendant ce temps, le serveur installe la demoiselle dans le coin le plus sombre de la salle.

– Ainsi personne ne vous verra.

Après de longues minutes, la fille revient cependant sur la terrasse pour profiter de l’air et du soleil.

C’est à ce moment précis qu’elle aperçoit son poursuivant, resté à proximité des lieux.

Sous le coup de l’émotion, elle s’écroule, tremblante, sous nos yeux.

Le serveur, prévenu, s’empresse auprès de la jeune femme pour tenter de la ranimer, tandis que le patron appelle les secours, fort contrarié par cet événement qui risque de nuire à la réputation de son établissement.

Il interpelle alors vivement le responsable de ce psycho drame :

– Dites-donc mon garçon, qu’avez-vous fait à cette jeune fille pour lui inspirer une pareille terreur ?

– Moi ? Rien du tout ! Je suis amoureux d’elle depuis des années et maman m’a toujours dit qu’avec les filles, il fallait savoir patienter et insister longtemps, longtemps…


Il était une fois, un grand café  (P.)

 

Le grand café avait d’abord été grand dans sa tête. Non que Sandra le voyait comme un petit Versailles. Non…elle y avait mis son grand espoir.

 

Le café avait quelque chose de chaleureux qui attirait depuis la rue.

Elle n’y servait aucun alcool : c’était sa promesse après que son mari ait été englouti par cette saleté,  dans un cancer fulgurant. C’était un lieu sans télévision, juste un juke-box, seul luxe, seule folie à laquelle elle avait cédé.

Au fil du temps, Sandra en avait fait un romantique dont les banquettes de skaï rouge un peu défoncées auraient pu témoigner des amours naissants. Il était généreux car il savait  fermer les yeux sur la couleur du passeport, quand il y en avait, ou sur les pièces venant d’un pays inconnu. Il ne faisait pas son mondain et acceptait les traces de boue des bottes de chantier. Parfois il s’était fait guide quand des touristes avaient poussé la porte, trempés jusqu’aux os. De bon matin, c’était le refuge des parents abandonnés par leurs enfants et qui inventaient l’école idéale… Le grand témoin de tout cela se prénommait, Paul. C’était l’intellectuel du quartier, dont la vie intriguait les habitués ;  on ne savait pas trop ce qu’il griffonnait dans son carnet qu’il ne quittait pas. Le matin, il s’installait tout près du comptoir pour se remplir de ses brèves. L’après-midi, quand Paul revenait, il s’asseyait face à la rue, pour assister au bal quotidien de la vie. Il était le premier à apercevoir Lila, la fille de Sandra, revenir du lycée. Un ange.

 

C’était d’ailleurs le moment préféré de Sandra. Son café devenait le palais de sa princesse aux murs maintes fois lessivés. Grâce à son petit pécule, elle allait d’ailleurs confier en 2019, à son ami, Christophe, artisan-peintre, le soin d’une cure de jouvence.

Mais un week-end de décembre 2018, on retrouva Sandra près de sa caisse, derrière le comptoir. Le café avait été réduit en miettes pour quelques secondes de gloire sur les réseaux sociaux. Sociaux !!! Il y eut bien quelques âmes en peine, quantité négligeable et une orpheline à jamais brisée.  Aucune larme n’eut le pouvoir d’effacer le sang à jamais enfoui dans ce béton fracassé.

Le même week-end, tard, le fils de Christophe, l’artisan-peintre, s’était faufilé jusqu’à sa chambre avec sa tenue sombre, lessivé de sa journée de folie, les yeux explosés d’une haine dont il ignorait même la source. Déjà Facebook alléché par l’odeur du sang, intriguait pour en remettre encore plein la vue, le week-end suivant. Demain, ou un jour, Christophe allait comprendre mais il serait peut-être trop tard.

Le  grand café n’avait de grand que le cœur de Sandra, ce petit bout de femme.

 


Pressentiment (Caroline)

Deux heures du matin … Je ne dors pas …
Impossible de retrouver le sommeil qui m’a fui.
Habitée d’un sentiment étrange je déambule dans l’appartement …
Passant devant une fenêtre quelque chose m’intrigue …
J’ai vue sur l’immeuble d’en face.
Dans l’appartement situé au-dessus du  » Grand Café  » ( un établissement fréquenté par une clientèle nombreuse et hétéroclite), une fenêtre faiblement éclairée, laisse entrevoir une silhouette qui s’agite, qui va et vient, comme si elle lessivait un sol souillé …..
C’est étrange … Le ménage à cette heure de la nuit !…
J’observe … C’est un homme apparemment vu sa corpulence !
Il inspecte les recoins de la pièce avec minutie puis éteint la faible lumière qui replonge la pièce dans l’obscurité.
Je me recouche en espérant me rendormir vite … Mais n’y parviens que vers huit heures, juste avant que mon radio réveil ne se mette en route !
Les infos … Le cadavre d’une jeune femme a été retrouvé dans un local à poubelles rue … Mais C’EST ma rue !!
J’ai été  »presque » témoin d’une chose épouvantable ! Quelle horreur …
Je pense que ma prochaine nuit sera encore moins sereine et plus agitée que la précédente, même si je ferme mes rideaux ! …



Nous remercions les auteurs et rappelons que les textes leur appartiennent. Toute reproduction est interdite.


LA BOITE A MOTS, LE JEU : NOVEMBRE 2018

déc 2018 -
Si les mots avaient des ailes

Voici les 3 mots de novembre 2018 :  croissant, vie, pôle nord


voir les règles du jeu ici


Voici les textes que nous avons reçus :

 

Le loto (François)

Sébastien fut pris de tremblements. Malgré l’évidence, il ne parvenait toujours pas, au bout de quelques minutes, à croire ce qui venait de le frapper comme une gifle. Il restait abasourdi, groggy. Ses yeux continuaient inlassablement de passer de l’écran de son ordinateur au petit bout de papier qu’il tenait dans sa main secouée par des spasmes de plus en plus violents.

Il relisait sans cesse chacun des numéros et la date du tirage.

Allez, une dernière fois, murmura-t-il et il finit par s’appuyer sur le dossier de sa chaise enfin convaincu qu’il venait de gagner le gros lot. Fébrilement, il passa sur un autre site pour connaître le montant de ses gains.

Douze millions. Il était le seul à avoir trouvé la bonne combinaison. Douze millions !!

Il posa sur le petit bureau le ticket que lui avait remis ce matin-même le propriétaire de la papeterie en bas de chez lui. Comme chaque fois, ils avaient plaisanté ensemble sur ses infortunes répétées et il avait quitté le magasin avec cette phrase qu’il se reprochait de dire trop souvent : « A demain, pour les gains !!!».

Il resta un bon moment assis, les bras croisés, regardant sans les voir les immeubles faisant face à son appartement.

Il oscillait entre rêve et réalité, entre bonheur et incrédulité, entre sourire et larmes.

Cet insignifiant bout de papier à côté de son ordinateur valait douze millions ! Une fois calmé, il le saisit et, comme il le faisait quand il gagnait des montants modestes, il le plia et le rangea dans son portefeuille.

Depuis longtemps, il réfléchissait à ce qu’il ferait si la chance lui souriait. Il savait qu’il donnerait à chacun de ses enfants de quoi s’acheter une belle maison. Il ferait aussi un beau chèque à ses frères et sœurs. Enfin, il choisirait une association humanitaire qu’il parrainerait de façon significative.

Sébastien voulait également réaliser ce dont il avait envie et à quoi il avait toujours dû renoncer.

Sa vie allait changer de façon radicale.

De toute évidence, il allait s’offrir son « château en Espagne ». Son rêve n’était pas un château, seulement une belle et discrète maison sur la côte nord de la péninsule ibérique.

Mais avant cela, il voulait réaliser un beau et long voyage.

Indécis sur la destination, il alla chercher le globe terrestre qui reposait depuis des lustres dans la chambre de sa fille. Elle l’avait laissé là quand elle était partie s’établir à quelques centaines de kilomètres pour fonder un foyer.

Il saisit la mappemonde et la posa sur la table du salon. Il la fit pivoter plusieurs fois. Il l’arrêtait lorsque se présentaient des lieux qui le faisaient rêver depuis des décennies. Il s’attarda sur l’Amérique du Sud. Sa main caressa le continent américain du Pérou au Canada puis remonta jusqu’au pôle nord où, quand il était gamin, l’avaient emmené les récits de Paul-Emile Victor.

Encore hésitant sur la destination de son futur périple, il se proposa de faire tourner le globe et, les yeux fermés, de l’arrêter au hasard par une pression du doigt. Mais il reconnut qu’il prenait ainsi le risque de s’imposer un voyage en Sibérie, peut-être au milieu du Pacifique ou encore dans le désert du centre de l’Australie. Il renonça alors à ce système trop aléatoire qui pouvait l’envoyer sur des terres inhospitalières.

Toute la nuit, seul dans son lit, il parcourut les continents, échafauda des centaines de projets insensés, établit la liste des amis à qui il ferait des cadeaux. Il se répétait régulièrement : « je peux tout me permettre, je suis millionnaire » et il recommençait à faire le monde, celui des êtres chers et le sien.

Le lendemain matin, les yeux rougis par l’insomnie, il se chaussa, descendit chercher sa baguette de pain quotidienne et s’offrit le luxe d’acheter un croissant.

 


 

Naissance à la ferme (Monica Sel)

 

Soudain, la sonnerie du téléphone retentit dans la maison silencieuse.

– Bonsoir. Excusez-moi de vous déranger, mais Marguerite va vêler cette nuit. Pourriez-vous passer à la ferme ?

– Ok, j’arrive.

Pierre abandonne son bol de soupe, attrape sa parka pendue à la patère de l’entrée, s’empare de sa lourde sacoche, l’indispensable matériel médical.

Dès la porte franchie, un vent glacial le saisit. Pierre fouille ses poches, récupère son bonnet tricoté mains dont il coiffe immédiatement son crâne dégarni.  Il se rappelle le bulletin météo de la veille « un froid venu du Pôle Nord va engourdir la région ». Un croissant de lune éclaire chichement la campagne. Ce déplacement n’est pas fait pour enchanter notre homme. Une soirée devant la cheminée avec un bon bouquin, voilà à quoi il aspirait en cette fin de semaine. Mais bon ! Les aléas d’un métier exaltant.

Après vingt minutes de route sur une départementale sinueuse et accidentée, il arrive à la ferme. Un chien sorti de nulle part, l’accueille et l’escorte. Antonin, le maitre des lieux, debout au milieu de la cour malgré le froid, l’attend, anxieux. Une chaleureuse poignée de main, un bref échange de politesse et les deux hommes se dirigent vers l’étable d’un pas rapide. Marguerite, une superbe Montbéliarde, taches rouges sur robe blanche, couchée sur le flanc, attend, elle aussi. Les pattes avant du veau apparaissent déjà. Le vétérinaire analyse rapidement la situation. Marguerite, encore génisse, bientôt vache,  semble se débrouiller fort bien. Elle est encouragée par ses congénères qui tout à côté, lui adressent des « meuh » réconfortants.

Au bout d’un moment, Pierre décide d’aider à la délivrance. Il encorde les petites pattes et synchrone avec une contraction, tire d’un geste énergique mais délicat. La tête est sortie, ensuite tout va très vite. Après quelques chatouillements dans le nez, le nouveau-né est rendu à sa mère.

Sarah, l’épouse d’Antonin, informée de la naissance par la gaieté ambiante, apparait, portant un lourd plateau à bout de bras. Un intermède bienvenu, pensent les deux hommes : un thermos de café chaud, un bocal de fruits à l’eau de vie et quelques tartines de pain perdu encore fumantes.

De son côté, le veau, toiletté à grands coups de langue maternelle, baptisé Myrtille, ose déjà quelques pas. Après plusieurs chutes dans la paille tiède et confortable il rejoint en chancelant sa mère, se pend à son pis et tète goulument.

Encore quelques soins à prodiguer, et Pierre prend congé du couple, gratifié d’un odorant fromage fermier. A l’est, derrière le bosquet dit « de Mortefeuille »,  une lueur orangée, prémices d’une matinée ensoleillée, embrase le ciel. Le médecin, satisfait, heureux, optimiste, pressent une bien agréable journée.


 

Le pôle nord ( Martine)

Enfin ! Le Pôle Nord ! Mark accoste son brise-glace sur cet océan qui est le plus petit du monde. Emmitouflé dans sa parka et armé de son appareil photographique, il s’émerveille devant les voiles de lumière jaune et vert qui illuminent la bannière étoilée. Avec un peu de nostalgie, il repense au croissant de lune au-dessus de la Rance qu’il aime tant admirer de sa terrasse. Ses fidèles amis lui ont fait un superbe cadeau en sponsorisant son projet pour ses cinquante ans !

Aujourd’hui, il réalise enfin son rêve d’enfant qu’il prépare depuis cinq ans : découvrir cette région du globe si glaciale, si rude, mais tellement captivante !

Brusquement, un bruit sourd, inquiétant, le tire de ses rêveries. La carapace d’eau gelée prend vie. Un gigantesque ours polaire apparaît. Instinctivement, Mark s’élance sur sa droite pour se dissimuler derrière…derrière quoi au fait ? Pas de buisson ici ! Seul son bateau brise-glace l’attend un peu loin.

Doucement, il saisit son appareil photographique pour immortaliser cet instant magique sur la pellicule. Mais l’ours s’arrête et tourne la tête vers lui. Mark lâche son appareil et esquisse un pas en arrière, puis un autre, ne quittant pas des yeux l’ursidé dont la fourrure se fond dans le paysage. Pourvu qu’il ne s’avance pas vers lui ! Mais non ! L’ours l’ignore et s’éloigne d’un pas chaloupé vers un large trou creusé dans la banquise. Quelques secondes plus tard, Mark le voit harponner, de ses puissantes pattes, un pauvre phoque égaré qui lui sert d’en-cas pour son repas.

Inquiet, Mark songe : « Pourvu qu’il en pêche d’autres, Je n’ai pas envie de lui servir de plat de résistance ».

Alors qu’il rebrousse chemin en ne quittant pas l’ours du regard, celui-ci l’ignore et continue son festin en attrapant un deuxième, puis un troisième phoque.

Remonté sur son bateau, Mark pousse un soupir de soulagement. C’est alors qu’il entend à la radio :

« Bon anniversaire Mark.
Profite bien de ton séjour et n’oublie pas de faire des photos.
À bientôt..
Tes amis Malouins. »

 


 

On peut rêver (Susan Clot)

Les enfants sont partis à l’école et Lætitia peut enfin s’asseoir et siroter son café tranquillement dans la cuisine. Pas de croissant ni de cigarette comme quand elle était étudiante et que tout était possible, quand la vie l’attendait  à bras ouverts, et quand le paradis semblait au bout de la rue. Le temps est loin où elle s’imaginait devenir écrivain célèbre, exploratrice du pôle nord ou star de cinéma.

Non, tout cela est bien du passé. Aujourd’hui elle finit les bouts de tartine Nutella laissés par Lise et éparpillés sur la table comme des bateaux en perdition sur une mer de miettes. Elle finit le bol de Lucas, même si des gouttes de jus d’orange nagent parmi les cornflakes solidifiés par le lait et collés tels du ciment prêt à l’emploi.

Un moment de repos avant de s’attaquer à un brin de ménage vite fait, prélude à son départ précipité au travail. Ce n’est pas vraiment  la vie dont elle avait rêvé. La nostalgie, une pointe d’amertume, commencent à la guetter. Mais elle revoit Lise en train de lui expliquer qu’elle était cousine des cochons car omnivore comme eux et que c’était pour ça qu’elle n’avait pas besoin de bien se tenir à table. Leçon bien retenue pour une petite qui sait à peine écrire son nom ! Un léger sourire se forme aux coins de sa bouche qui se transforme en petit rire intérieur en imaginant Lucas, maçon plâtrant ses céréales sur des parpaings…ou mieux, ingénieur en TP à Caracas ou à Sydney. Finalement les rêves sont toujours possibles !


Il fait si froid dehors (Caroline)

Brrrr ! … Il fait un froid de loup !  On se croirait au Pôle Nord ! … glacial ! … J’apprécie le croissant bien chaud que je viens d’acheter et qui me brûle un peu les doigts cachés dans le confort de mes moufles.

Une journée longue et pas facile au boulot est récompensée par ce petit moment de plaisir égoïste et gourmand.

Je hâte le pas afin de retrouver mon appartement douillet et l’homme qui m’y attend.
Que la vie est belle, la soirée va être délicieuse !…
Ne surtout pas regarder au pied de l’immeuble cette silhouette allongée emmaillotée de couvertures, qui ressemble à quoi ?

A rien !… A un tas de chiffons sales.

Une pauvre vie abandonnée là, sans rien qui ressemble à un espoir sinon qu’il ne gèle pas plus fort cette nuit !

Que puis-je faire ?

Juste lui donner, avec un sourire, le croissant encore chaud qui, peut-être, lui fera du bien … Mais si peu de bien au milieu de toute cette solitude glacée …
Une minuscule gouttelette d’humanité, un tout petit point de lumière … La soirée sera douce et tendre mais … Il fait si froid dehors…


Surprise sur la banquise (P.)

Sur la banquise, un  croissant nordique s’est posé.

Mais que faisait ce papillon à Alert, sur l’île d’Ellermere, à 835 kilomètres du pôle Nord ?

Avait-il perdu le sud ?

Avait-il fui, cet été, les fournaises des forêts en feu du Nord canadien ? Il n’avait peut-être pas eu envie de finir comme un bon croissant tout chaud du dimanche matin.

Mais tout de même ! Avait-on déjà vu un papillon sur une banquise ?

Etienne Louis se gratta les rares cheveux qui lui restaient, après ces 35 années de funambulisme entre le pôle nord et le pôle sud.

Le pauvre se sentit déboussolé :  déjà que des géants des mers s’étaient lassés des mers chaudes et faisaient la nique aux banquises, du haut de leurs 66 mètres de hauteur, comme le fameux Symphony of the Seas ! Il y aurait bientôt, plus de croisiéristes, spécialistes en selfies, engoncés dans leurs combinaisons criardes que de pingouins sur cette banquise.

Mais alors quelle serait la terre d’accueil des pingouins ? Il n’était pas possible de repousser le pôle nord plus haut encore, là où la vie n’avait plus aucune couleur. Ils n’allaient tout de même pas non plus, finir sur les plages de sable fin des Caraïbes ?

Il farfouilla dans son barda de chercheur. Pas de trace d’un filet à papillons, vous imaginez bien.

Il se contenta de prendre son appareil photo ;  mais avant, il fixa de son œil nu, la fragile beauté de cet insecte  qui s’offrait là, à lui tout seul. Il immortalisa ce petit bout de vie. Quelques satellites plus tard, la photo atterrit dans l’ordinateur de son ami Thomas Croissant,  un des plus grands lépidoptéristes au monde. Peut-être que lui saurait trouver un sens à cette fugue polaire, à coup d’ailes dorées.

En attendant d’élucider ce nouveau mystère, il reprit son poste d’observation. L’ours blanc semblait l’attendre et guetter son regard. C’était tout de même lui, la star de la banquise. Enfin… jusqu’à preuve du contraire !

 


La boîte à mots, le jeu : octobre 2018

nov 2018 -
Si les mots avaient des ailes

Voici les 3 mots d’octobre 2018 :  mairie, grâce, gris-souris


 Voir les règles du jeu ici


Voici les textes que nous avons reçus :


 

Les mots (Colette Kirk)

Tout a commencé dans le petit bois de Trousse Chemise, ce jour-là, j’ai perdu la tête. Je lui ai dit :

– Toi contre moi, viens au creux de mon épaule, donne tes 16 ans. Toi et moi c’est merveilleux l’amour !

J’ai pris sa jeunesse, j’ai effeuillé la marguerite.  Il te suffisait que je t’aime pour que l’amour nous emporte.

Plus tard tu m’as annoncé :

– Un enfant de toi pour Noël !

J’étais tellement heureux que je voyais le ciel plus bleu que tes yeux. A cette nouvelle je t’ai conduite à la mairie et nous nous sommes jurés une vie d’amour, entière. Tu portais avec tant de grâce cette magnifique robe blanche, alors que j’avais l’air emprunté dans mon costume gris-souris.

Pour notre voyage de noce, nous sommes allés en Italie, que c’est triste Venise. Je préfère quand le jour se lève, Paris au mois de mai. C’est formidable.

Comme les deux pigeons que nous sommes, nous vivons chichement  à la bohème, mais vivre avec toi, j’en déduis que je t’aime. J’ai toujours rêvé d’être artiste. Je me voyais déjà en haut de l’affiche, mais dans ce métier il est difficile de devenir  comédien et moi dans mon coin, je ne suis qu’un cabotin, comme ils disent. Je n’arrive pas à décrocher le moindre contrat. Alors je bois, je joue au poker et le reste du temps et bailler et dormir.  Sarah commence à en avoir marre de mes emmerdes et comme elle aussi change parfois je lui dis :

– Il faut savoir que tu n’as plus de charme, tu te laisses aller et que je n’ai pas envie de mourir pour toi !

Mais ce matin elle a plié bagage en me disant :

– Je pars avec le carillonneur, ton camarade. Lui au moins, il a du boulot, il joue la « Marche des Anges » sur les grandes orgues de l’église. Toi, tu n’es pas capable de faire une jam sur ce sacré piano même accompagné de deux guitares.

Je n’ai pas vu le temps passer !  T’en souvient-il ? Qu’avons-nous fait de nos 20 ans ? Tout s’en va après l’amour. Nous sommes devenus des étrangers, nous n’avons pas d’enfant. Mais je sais qu’au printemps tu reviendras, je t’attends, mon amour on se retrouvera,  on ne sait jamais…

Ce lundi 1er octobre, ils sont venus, ils sont tous là :

Ferret, Ferrat, Régiani, Gainsbourg, Brel, Béart,

Bécaud, Bassens, Moustaki, Mouloudji…

Tu leur as dit : emmenez-moi !

 A toi qui as si bien chanté l’Amour ! Adieu, Charles Aznavour

1924/2018


 

Mon village (Corinne P.)

J’habite en Ariège, dans un minuscule village de trente-cinq habitants, mais seule une quinzaine y vit à l’année. Maisons en pierres, toits aux tuiles rondes, ruelles étroites et pentues, c’est ce qu’on appelle un village de caractère. On n’y trouve ni café, ni boutique, pas même une boulangerie. Cependant, face au pont qui enjambe la rivière une minuscule bâtisse d’à peine deux pièces trône sur la place. Elle affiche fièrement sur sa façade : « Mairie» en larges lettres blanches, un peu défraichies certes, mais tellement symboliques.

Lors du dernier Conseil Municipal, des travaux ont été votés : mairie et lavoir seront repeints, et le choix de la couleur a fait débat, même si des règles strictes existent pour un village classé. C’est un joli gris-souris qui a été retenu et puis, grâce à une subvention du Conseil Général, l’accès à la rivière sera amélioré et un boulodrome aménagé.

L’été promet d’être joyeux, dans notre petit village. Mais, chut ! Ne le répétez pas trop !


 La rencontre (Martine)

Jude est attiré par une musique tsigane qui s’échappe du parvis de la mairie où un attroupement s’est formé.

Curieux, il se fraye un passage jusqu’au premier rang. Soudain, il blêmit. Cette danseuse, là, devant lui, c’est Marie ! Sa Marie ! Combien de temps qu’elle l’a quitté, sans explications ? Dix ans … oui dix ans déjà ! Oh bien sûr, il l’avait cherché, mais en vain ! Aujourd’hui, elle est là, face à lui, et exécute avec grâce une danse sensuelle. Son caraco noué sur sa peau dorée laisse entrevoir ses hanches qui ondulent et vibrent au son de la musique. Jude est pétrifié.

Près d’elle, un homme égrène des sons de jazz manouche sur sa guitare. Il a fière allure dans son costume gris-souris. Est-ce son compagnon ? Elle ne cesse de le regarder et virevolte fougueusement autour de lui. Ses bras l’invitent lascivement à venir la rejoindre sur un air de Django-Reinhardt.

Paralysé par l’émotion, Jude ne parvient pas à détacher son regard de cette femme qu’il a tant aimée. Au détour d’une pirouette, Marie se retrouve devant lui. Surprise, elle le fixe intensément. Puis, son regard azur s’illumine derrière ses cils fardés. Jude est tétanisé.

De furibondes notes de musique les ramènent à la réalité. Marie tourne la tête et, d’une enjambée, s’envole vers le musicien. L’homme cesse de jouer, pose sa guitare dans son étui puis salue les spectateurs en tenant Marie par la main. Ravis du concert, les badauds se sont agglutinés pour féliciter au plus près les artistes. Marie disparait, aspirée par la foule. Jude se débat pour l’approcher mais la horde résiste. Il faut qu’il lui parle, il faut qu’elle lui donne des explications, il faut… mais il se retrouve prisonnier et ne peut s’échapper.

Quelques instants plus tard, la place est vide. Il se retrouve seul, désemparé. Marie s’est évaporée !  Soudain, une voiture surgit à sa hauteur. Machinalement, il tourne la tête et la voit, assise près du musicien. Marie le dévisage avec tendresse puis lui adresse un signe de la main alors que le véhicule s’éloigne.

Jude a alors une idée ! Le duo a dû demander une autorisation pour se produire sur le parvis ! Plein d’espoir, il escalade quatre à quatre les marches du perron en direction de l’accueil de l’hôtel de ville. Il n’a pas remarqué que, derrière lui, la voiture qui emmenait Marie a fait demi-tour et est en train de se garer le long du trottoir.


Danses d’octobre (Camille)

 

C’était un de ces beaux jours du mois d’octobre que l’on vit comme un sursis à l’hiver ou une prolongation de l’été. Il n’était que seize heures, mais le soleil déclinait déjà sur la vieille mairie à la façade aux allures de château. Nous étions vendredi, le plus beau jour de la semaine, comme la promesse d’un beau week-end qui s’annonce après une semaine bien remplie. Arnaud venait de franchir la grande grille du parc. Le vent frais de ce début d’automne faisait pleuvoir les petites feuilles jaunes des tilleuls dans une danse légère.

Arnaud aimait ce parc au milieu de la ville. Il le traversait souvent en courant pour rejoindre son bureau au premier étage de la banque, face à l’hôtel de ville. Souvent en retard, Arnaud. Mais ce soir, il sortait plus tôt. La douceur des derniers rayons du soleil, la lumière dorée dans le feuillage clairsemé des marronniers s’imposaient à lui comme une force irrésistible. Comme un chat s’allongeant derrière une vitre, il s’installa sur un banc au soleil. Ces chaussures bien cirées et sa cravate jaune complétaient l’élégance de son costume gris-souris. La tenue dénotait avec l’ambiance détendue qui régnait sur les pelouses. Les enfants sortis de l’école frappaient dans un ballon qu’ils envoyaient voler d’un coup de pied dans un jet de feuilles sèches.

Arnaud desserra le noeud de sa cravate, l’enroula dans sa poche et déboutonna son col. Il n’était pas dans ses habitudes de s’attarder ainsi le soir. Son quotidien n’était que trajets rapides et missions précises.  Un coup d’œil à sa montre lui signifiait qu’il venait de rater le premier train pour Strasbourg. Et pourtant, il restait là assis. Il se surprenait à écouter tomber les feuilles sèches sur l’allée. Leur léger froissement à l’atterrissage se mêlait au clapotis du jet des fontaines au milieu des jardins. Il se souvenait avoir recherché l’ombre la dernière fois qu’il s’était arrêté dans ce parc. C’était alors le début de l’été et les arbres chantaient autrement. Aujourd’hui la brise agitait les branches dans un chant de papier de soie froissé. Ce moment était de ceux que l’on emporte avec soi pour passer l’hiver, comme une petite couverture de laine pour se réchauffer dans les longs mois de grisaille.

Arnaud n’avait rien prévu pour la soirée et un train partait chaque heure à destination de Strasbourg, mais il s’était donné comme limite le coucher du roi derrière les grandes fenêtres des salles de réception de l’hôtel de ville. Lorsque l’astre qui l’avait réchauffé depuis une heure ne fut donc plus qu’un halo sur les longs toits gris, il se leva pour rejoindre la gare. C’est alors qu’il la sentit passer devant lui. Elle dégageait un parfum fleuri d’été sublimé par la douce chaleur de cette fin de journée. Elle se déplaçait avec la grâce d’une danseuse. Sa robe, légère pour la saison, flottait à la brise. Ses longs cheveux enroulés en chignon libéraient une longue nuque fine. Arnaud lui emboîta le pas pour franchir la grille du parc qu’il retint poliment pour la laisser passer. Ils entamèrent ensemble un menuet aux gestes élégants autour du portillon grinçant. Si l’on vous demande pourquoi les parcs ont des grilles… peut-être est-ce pour le plaisir de les ouvrir. Elle le gratifia d’un sourire et d’un merci timide et traversa l’avenue. Arnaud suivit ainsi la belle inconnue jusqu’à la gare où elle se rendait aussi, puis sur le quai où arrivait le train pour Strasbourg. Il monta dans le wagon dans lequel elle s’engouffra.

A la sortie de la gare de Strasbourg, Arnaud ne marchait plus derrière, mais à côté de la belle inconnue qui s’appelait Sarah. En la saluant devant l’entrée des artistes du théâtre, il savait pourquoi ce jour-là le ballet des feuilles d’automne l’avait mené à ce banc. Il savait que le soleil de cette fin de journée le réchaufferait encore longtemps.

 


Comptine (Caroline)
Une souris verte qui courait dans l’herbe… et bien non !
La mienne , celle que j’aperçois essayer de se cacher, n’est pas verte mais simplement « gris souris » et de plus elle ne court pas dans l’herbe mais est terrorisée et ne trouve plus le courage de fuir…
Je j’attrape par la queue , la soulève au niveau de mes yeux …. et voici que soudain des mots sortent de son joli petit museau tourné vers moi !
Stupéfaite je l’entends me dire :
– De grâce, ne me trempez pas dans l’huile ne me trempez pas dans l’eau, je ne deviendrai jamais un artichaut tout chaud !
Sidérée et désarmée je la repose doucement par terre et lui ouvre la porte.
Elle s’enfuit très vite Et c’est alors que retentit le signal qui indique la fermeture des bureaux de la mairie pour laquelle je travaille.

M’étais-je assoupie ? Ai-je rêvé ? Ou pas ?


 

Promesses (Monique)

Aujourd’hui, Aurore se lève tôt, la boule au ventre. Impression désagréable ? Non, juste inhabituelle et quelque peu dérangeante. Le soleil pointe derrière les rideaux, le temps s’annonce splendide, heureusement ! Dans une poignée d’heures, Aurore dira « oui » à Félix. Ils s’aiment depuis fort longtemps et les quelques années de séparation n’ont pas ébranlé leur amour. La  robe de mousseline blanche, confectionnée avec soin par sa marraine, attend sur le mannequin au fond de la chambre.  Un bref encas en guise de petit déjeuner, une touche de maquillage, un voile de laque sur ses cheveux brossés et Aurore revêt sa toilette d’un jour. Felix doit déjà l’attendre à la mairie du village, sur la petite place ombragée de platanes centenaires, à deux pas. C’est avec infiniment de grâce qu’Aurore parcourt  les quelques mètres qui la séparent encore de son futur époux. Elle l’aperçoit, de son mètre quatre-vingt-quinze il domine l’assistance, parait un peu endimanché  dans son costume neuf, gris-souris. La future mariée ralentit le pas, une larme coule sur sa joue et sa bouche accueille la perle salée. Elle songe à ses parents absents, aujourd’hui, le plus beau jour de sa vie. Ce père et cette mère disparus trop tôt qui la laissent désormais orpheline. Mais déjà Felix la rejoint, l’embrasse et l’emporte vers un avenir plein de promesses.


 

 

 


 

Nous remercions les auteurs et rappelons que les textes leur appartiennent. Toute reproduction est interdite.


La boîte à mots, le jeu : septembre 2018

oct 2018 -
Si les mots avaient des ailes

Voici les 3 mots de septembre 2018 : cinémathèque, désert, apprécier


voir les règles du jeu ici


Voici les textes que nous avons reçus :


L’Imprévu (Martine)

Fred sort du métro puis s’engage dans la rue de Bercy. A quelques mètres de la cinémathèque française qu’elle n’est pas sa stupeur ! Le parvis est désert. Étonnant à onze heures ! Aucune file d’attente devant le bâtiment ! Seuls quatre vigiles, cachés derrière leurs larges lunettes de soleil, scrutent attentivement les alentours.

– Ma visite semble fichue, songe Fred. Que se passe-t-il ?

Au même instant, Nadège sort de la cinémathèque par une petite porte dérobée. Fred la voit et rapidement va à sa rencontre. A coup sûr son amie va pouvoir le renseigner puisqu’elle travaille ici.

– Hello Nadège!

– Bonjour Fred, comment vas-tu ?

– Je vais bien. Sais-tu pourquoi la cinémathèque est fermée ce matin ?

– Les lieux ont été réservés par un couple V.I.P. pour une visite privée toute la matinée. Les visiteurs en possession de billets électroniques ont été prévenus mais évidemment pas ceux, comme toi, qui ont décidé de venir sans réservation. Il ne te reste plus qu’à revenir cet après-midi.

– C’est ennuyeux. Cet après-midi j’ai autre chose de prévu.

Nadège sourit. Elle reconnaît bien là son ami. Avec lui, pas de place à l’imprévu, tout est programmé. Malicieusement, elle suggère :

– On pourrait peut-être allez prendre un pot ? Enfin, je te dis ça… mais je te laisse apprécier ma proposition.

Fred rougit. Si elle savait combien elle ne le laisse pas indifférent ! Mais sa timidité le freine à exprimer ses sentiments. Pourtant, ce matin, le destin semble lui tendre une « perche ». L’occasion est trop belle pour la laisser passer…

– Avec plaisir, répond-il. Nous pourrions même déjeuner ensemble si tu es d’accord. Tu pourrais aussi m’accompagner à l’Institut du Monde Arabe ensuite si tu n’es pas pressée ?

– Allons-y ! répond-elle dans un éclat de rire.

Spontanément, elle glisse son bras sous celui de Fred et tous deux s’éloignent  gaiement alors que le couple de V.I.P. apparait sur le seuil de la cinémathèque pour s’envoler vers une autre destination.

 


Paris (Caroline)

PARIS est un désert au mois d’août, tout le monde sait cela !

D’habitude j’apprécie le plaisir de déambuler tôt le matin avant que les avenues et mêmes les petites rues ne soient envahies de touristes, dont certains se satisferont de poser au côté d’une statue ou d’un monument historique !

J’en ai vu lors d’une visite à l’opéra Garnier, se prendre en  » selfie » avec le plafond de la rotonde !
Heureusement la Joconde au musée est protégée … Je me promène dans la chaleur installée sur la ville.
J’ai dû rester à Paris afin de régler un léger problème, mari,  enfants et amis sont dispersés aux quatre coins des vacances, de plus, avec regret, j’ai tourné la dernière page d’un « chouette  » bouquin.
C’est toujours un moment difficile, aurais-je le même plaisir avec le prochain livre ?
J’apprécie d’être seule, souvent, mais pas aujourd’hui, que faire ?

Tiens … si j’allais voir un vieux « chef d’œuvre » à la cinémathèque !   Il doit y faire frais …
Je suis installée dans le noir … sur l’écran le film est en noir et blanc… peu de mouvement … peu de paroles… peu d’intérêt… Je suis hermétique au sujet, je m’ennuie !!

Allez ouste !… Je sors de la salle pour me mêler aux touristes et je les regarde avec amusement faire leurs selfies…

 


  Le film (Colette Kirk)

– Mais mamy ! Pourquoi veux-tu que je t’accompagne à la cinémathèque ?

– Parce que je voudrais y effectuer des recherches.

– t quelles recherches ?

– Oh ! Tu sais c’est une lointain souvenir mais que je voudrais, avant de disparaître, le revivre.

– Tu peux préciser et me raconter ?

– J’étais une toute jeune fille et je m’étais mise en tête de devenir, aux grands désespoirs de mes parents, comédienne. Mon père m’ayant menacé de me couper les vivres si je ne continuais pas mes études, je fini par faire ma valise et quitter le toit familial. Les débuts dans le métier furent difficiles. Pour pouvoir me payer les cours d’arts dramatiques, je faisais de la figuration dans certains films. C’est précisément sur l’un d’eux que j’ai besoin de faire une recherche. Le scénario de ce dernier était plutôt banal. C’était une aventure entre un prince arabe et une danseuse de cabaret. Pour je ne sais quel conflit, il y avait également affrontement entre les arabes et la Légion étrangère.  La bataille avait lieu en plein désert. Apparemment le budget du film ne permettait pas de se rendre au Sahara en Algérie, alors ce dernier a été tourné à Ermenonville à « La Mer de Sable ». Pour le décor, quelques rochers de papier mâché, trois ou quatre faux palmiers, des tentes et une petite caravane de vrais dromadaires. Depuis, 1963, je crois  maintenant que c’est un parc d’attractions apprécié par de nombreux visiteurs. Donc pour en revenir à mon film où j’avais un tout petit rôle. Dans ce dernier, habillée en bédouine, je portais secours à un légionnaire gravement blessé qui réclamait à boire, mais le malheureux mourait dans mes bras. Cette scène ne durait que deux ou trois minutes mais a permis à la caméra de fixer pour la postérité mon image que je pensais utile pour ma future carrière de star. Le problème, vois-tu c’est que j’ai oublié le titre de ce film. Le légionnaire était également un figurant, pourtant je me souviens de lui comme dans la chanson : il était mince, il était beau, il sentait bon le sable chaud, mon légionnaire. Y’avait du soleil sur son front qui mettait dans ses cheveux blonds de la lumière. Je ne l’ai jamais revu sur le plateau d’un autre tournage. Aussi je suppose que mon bel inconnu a depuis pris du ventre, des cheveux blancs et marche avec une canne. Et lui se souvient-il de moi ? Quant à moi, j’ai rencontré un grand brun, costaud qui m’a donné le plus beau rôle de la vie : être sa femme et la mère de ses enfants.

 


Retour à la campagne (Susan)

Aujourd’hui Marie a la nostalgie du pays de son enfance. Ce manteau ouaté de neige poudreuse étalée sous la canopée de la forêt hivernale qui emmitoufle et câline, ce bercement de clapotis au bord du lac où se reflète le ciel étoilé d’été, l’odeur capiteuse des vastes prairies désertes parsemées de genêts jaune vif au printemps… toutes ces choses qui à l’époque lui semblaient mortellement ennuyeuses, maussades et monotones lui paraissent merveilleuses avec le recul. Les longues journées où elle se morfondait, cloîtrée dans sa chambre à observer la pluie incessante d’automne, se sont transformées dans son esprit en moments de paix et de bien-être.

Elle a eu hâte de quitter cet endroit qu’elle n’appréciait guère. Elle rêvait de jolies boutiques aux vitrines captivantes où s’étalaient des robes chamarrées et chatoyantes, de restaurants aux lumières scintillantes, de bals où l’on danse frénétiquement  jusqu’à l’aube, de cinémathèques et de concerts techno, de foules animées respirant la vitalité.

Aujourd’hui grisonnante,  elle réside dans une banlieue morne et déprimante où des gens cohabitent avec autant d’élégance que des carpes affamées dans un bassin étriqué.  Ses oreilles sont assaillies par le fracassement des voitures qui passent et repassent sous sa fenêtre.  Son cœur bat au rythme  des autobus bondés qu’elle attend et qui tardent à arriver. Son corps est imprégné de l’odeur de sauvagine du métro qu’il faut emprunter pour aller au travail. Elle n’est jamais seule mais sa solitude est totale.

Elle attend. Dans trois ans elle prendra sa retraite et elle retournera chez elle à la campagne.

 



Nous remercions les auteurs et rappelons que les textes leur appartiennent. Toute reproduction est interdite.


 

la boite à mots de l’été 2018

sept 2018 -
Si les mots avaient des ailes

Voici les  mots de l’été 2018 :

  •  juillet : sourire, arc-en-ciel, abandon – (pourquoi, se délecter)
  •  aout : émouvant, enfant, désormais – (couleur, séduire)
  • Et une proposition plus ambitieuse, celle de « dis-moi dix mots » :La nouvelle édition « Dis-moi dix mots sur tous les tons » met à l’honneur l’oralité. Chacun est invité à s’interroger sur les multiples usages de la parole : celle-ci se libère, à voix basse ou à voix haute, avec ou sans accent. Elle se déclame dans les discours, s’échange au cours de débats, se met en scène au théâtre et laisse toute sa place à l’improvisation autour des dix mots choisis : accent, bagou, griot, jactance, ohé, placoter, susurrer, truculent, voix, volubile. (plus d’informationet toutes les définitions sur le site www.dismoidixmots.culture.fr)

voir les règles du jeu ici


Voici les textes que nous avons reçus :



 

l’enfant refugié (Susan Clot)
L’enfant refuse obstinément d’abandonner  le  petit bout de chiffon grisâtre qui l’accompagne partout.  Depuis deux mois, dans un état d’hébètement, il suit  péniblement les adultes qui l’ont pris en charge. Depuis deux mois il fait parti de ce troupeau en transhumance, entouré par des inconnus bienveillants mais fortement sollicités par leur propre progéniture et trop exténués  pour lui accorder beaucoup d’attention.
Ce chiffon est tout ce qui lui reste de sa mère. Elle  lui manque, mais il ne se souvient qu’à peine de son visage, de sa voix, de son sourire. Il n’a que ce bout de tissu dont l’odeur, souvenir d’une vie antérieure,  s’étiole au fil des kilomètres. Est-ce un mouchoir, un bout de drap, un bout de vieille robe ?  On devine quelques traces de couleur  arc-en ciel effacées par de multiples lavages,  des larmes, des intempéries et de  la saleté.

Chez les Duclos les actualités télévisées passent en sourdine. Gros plan sur un petit bonhomme de cinq ou six ans aux yeux ronds et tristes qui  tripote un bout de tissus gris. On sait que c’est un migrant, mais on ne sait pas d’où il vient, ni où il va, ni pourquoi il est parti de chez lui.  Est-ce un Mexicain, un Rohingyas, un Syrien, un Afghan ? Peut-être même un Soudanais, un Albanais. Des migrants…il y en a tellement.
Les enfants regardent l’écran d’un œil distrait entre deux bouchées de lasagne, leur plat favori. Ils  se délectent bruyamment du repas, tout en prenant des précautions pour ne pas mettre de la sauce tomate sur leurs  teeshirts. Ca serait grave.
—    Dépêchez-vous de finir. C’est l’heure  de Kolanta, dit le père avant de changer la chaîne.


Rupture (Colette)

Assis à son bureau, Serge, rédige une lettre à l’intention de Brigitte, sa maîtresse.

Mon tendre et cher amour

Encore une fois , je viens te demander pardon pour mon attitude d’hier. Je comprends ta réaction lorsque tu ma surpris dans les bras de Laure, ta meilleure amie. Mais tu me connais, je suis incapable de résister au sourire d’une jolie fille. Dorénavant tu n’auras plus à souffrir de mes infidélités. Aussi je prends la décision d’une séparation entre nous deux.  Et pourtant, je t’aime, tu es mon arc-en-ciel , la lumière de mes yeux, les battements de mon. cœur. Jamais je ne t’oublierai.  Adieux

                                                Serge

Pliant  la lettre et la glisse dans une enveloppe, puis il écrit dessus : Pour Brigitte

Il ouvre un tiroir, en sort un browning, pose le canon sur sa tempe, le doigt sur la détente et… Quelques secondes s’écoulent, il repose l’arme, se lève , se dirige vers le bar et se sert un demi-verre de whisky. Un miroir au dessus du meuble, lui renvoie son image. Il se regarde et se trouve belle allure, beau gosse même.  Il reprend un second verre s’en délecte et déclare que la vie est belle et qu’il a tout l’avenir devant lui. Alors il faut en profiter ! Oubliant la lettre, il attrape son pardessus, son chapeau et sort rapidement de la pièce. Dans l’escalier, il bouscule une domestique : Monsieur sort ? Oui ! Je me rends à mon Club, je rentrerai tard ou peut-être pas du tout dit-il en riant. Au moment où il s’élance sur la chaussée, il est ébloui par des phares, l’auto freine, c’est le choc, le trou noir. Affolé le conducteur sort de son véhicule, c’est trop tard, il n’y a plus rien à faire. Un témoin appelle la police. Quelques minutes plus tard le commissaire Trouvetou et l’inspecteur Leflaire sont sur les lieux de l’accident. Dans les poches de la victime les policiers découvrent ses papiers et son identité : Serge Laventurier, domicilié 13 Rue du Pas de Pot, déclare le commissaire. Mais c’est juste en face, constate l’inspecteur. Pendant que les ambulanciers emportent le corps de Serge, les policiers se rendent à son domicile. Après avoir sonné plusieurs fois à la porte, une jeune femme vient ouvrir. Elle est en bigoudis, mal réveillée, elle  interroge : C’est à quel sujet ? Monsieur Laventurier habite bien ici ? Oui ! Mais il n’est pas là ! Ça ! On le sait, il vient de se faire renversé par une voiture, il est mort.   Permettez qu’on entre. Surprise la demoiselle tombe évanouie dans les bras d’un agent. Rapidement les policiers trouvent sur le bureau le revolver et la lettre. Comme l’enveloppe n’est pas cachetée le commissaire en prend connaissance. Après lecture, il en conclu que c’est bien un suicide. A ce moment  une femme crie et tente de forcer le ba rrage des agents.

– Mais laissez-moi passer, je dois voir  monsieur Laventurier d’urgence.

– Laissez monter ! ordonne Trouvetou . Puis-je savoir qui vous êtes ? Brigitte Malchance, l’amie de Serge Laventurier. Qu’est-ce qui se passe ?

-Vous connaissez bien ce monsieur, parlez-nous un peu de lui ?

– Ah ! Je vois, il a encore été se fourrer dans les emm… C’est le plus fieffé menteur, joueur, escroc, coureur, lâche sans aucun scrupule que la terre aie porté. Je ne saurais vous dire combien de fois il m’a quitté pour une autre femme. Puis monsieur revenait , penaud, me demandant pardon pour cet abandon, disant n’aimer que moi et qu’il se suiciderait si je le quittais. Mais maintenant je ne le crois plus, il est incurable. Aussi depuis hier j’ai décidé de partir définitivement. Je viens chercher quelques affaires qui sont chez lui. Mais pourquoi toutes ces questions ?

– Mademoiselle, soyez courageuse, votre ami s’est effectivement suicidé.

– Ah ! Enfin, pour une fois, il a tenu parole !

 


Vide et bien (Gg)

C’est bien connu, dans le vide intersidéral tout abandon fait figure de lèse-majesté. Encore quand il s’agit d’un petit caillou, ici ou là, de la taille d’un protozoaire, cela ne se remarque guère. Ou si peu! L’Espace est vaste dans nos régions lactées mais on peut y trouver sa voie pour peu que l’on suive le fléchage de l’arc-en-ciel. C’est ainsi, qu’un beau jour de novembre, alors que Zébulon poursuivait, infatigable, une girafe au poil argenté (spécimen relativement fréquent dans la constellation du cygne), il tomba nez-à-nez, si j’ose m’exprimer ainsi, avec un sourire. Un sourire! Mais comment avait-il pu débarquer là, ce sourire, d’autant qu’il ne s’imprimait sur aucun visage. Non, il n’était que sourire, à des années-lumière de toute vie qu’elle soit évoluée ou non. Ce doit être un mirage pensa Zébulon, mais, le fait même de formuler cette pensée provoqua une accentuation prononcée des couleurs de l’arc-en-ciel lesquelles investirent les incisives puis les canines et enfin les molaires donnant au sourire une flamboyance extraordinaire dans le ciel de traîne des galaxies lointaine. De quoi se délecter au seuil de l’éternité sans se poser l’éternelle question du pourquoi.


Trop beau !  (Caroline)

L’arc en ciel c’est la magie de l’alliance entre la brume et le soleil !
C’est un sourire du ciel qui se penche pour regarder notre si belle planète bleue et remercier sa nature.
Elle n’abandonne jamais cette fidèle et belle amie !
Chaque année elle regonfle les buissons et fait refleurir les prairies !
C’est un sourire qui chaque fois redonne aux oiseaux l’envie de lancer leures trilles musicales.
C’est l’espoir et la palette des couleurs de la vie !
C’est un très joli cadeau que le ciel nous envoi.


Les caprices du ciel (Martine P.)
Quelle chaleur ! Je suis épuisée. J’étouffe. Ah ! Si seulement une petite averse pouvait surgir !
Soudain, le ciel se noircit et devient menaçant. S’en suit, d’inquiétants roulements.
Puis un déluge s’abat. Brutal, furieux, enragé. Je dégouline dans mon tee-shirt trempé.
Là, sur ma droite, un porche me tend les bras. Vite, je m’y abrite. Des chants attirent mon attention. Je vois surgir deux diablotins hilares qui sautent dans les flaques d’eau en chantant à tue-tête. Ils me gratifient d’un large sourire en passant devant moi. Pourquoi ne s’abritent-ils pas eux aussi ?
Quelques minutes plus tard, l’orage s’éloigne. Aussitôt, une palette arc-en-ciel emplit le ciel. L’écharpe colorée inonde les toits ruisselants des maisons. Je me délecte de ce spectacle lumineux et décide d’immortaliser cet instant en prenant une photo avec mon téléphone portable.
Un timide soleil pointe le bout de ses rayons. Il s’enhardit jusqu’à embraser, à nouveau, l’atmosphère.
Abandon des bourrasques, retour de la chaleur, la saison estivale est belle et bien installée.


Nostalgie (Colette)

Je me souviens…
Je venais de quitter ma province pour poursuivre mes études de médecine à Paris. Par soucis d’économie, je logeais dans un immeuble de la rue Gabrielle, à Montmartre, dans une chambre de bonne au 6ème, sous les toit. Cette dernière n’était pas bien grande et meublée sommairement : un lit grinçant, une table bancale, une chaise, une armoire, une cuvette et un broc. L’eau était sur le palier. Il n’y avait pas de fenêtre, seulement une lucarne qui me permettait, en montant sur la chaise de découvrir les toits de Paris. Au même étage, un autre locataire, un africain venu en France étudier la littérature et la philosophie. Il disait qu’une fois rentré dans son pays il deviendrait griot.
La concierge, une brave femme qui entretenait l’immeuble, volubile avec son accent des faubourgs colportait tous les potins du quartier en vous chuchotant :
– Et surtout vous gardez ça pour vous !
Je me souviens…
Lorsque j’allais place du Tertre, j’y trouvais un lieu calme, chaleureux, vivant où tout le monde semblait se connaître. Des peintres posaient leurs chevalets et barbouillaient leurs toiles des divers sujets qui les entouraient et surtout la basilique du Sacré Cœur. Ici planent encore les ombres d’Uttrilo, Renoir, Toulouse Lautrec, Picasso… Des caricaturistes en quelques coups de fusain croquaient les passants assis posément attendant le résultat de leur portrait. Pas mal le dessin, plutôt ressemblant ! Manou, la diseuse de bonne aventure avec sa jactance prédisait l’avenir en lisant dans les lignes de la main. Sur un banc, deux amoureux partageaient le même verre de diabolo menthe en se susurrant des mots d’amour. Un clochard jouait de l’harmonica pendant que son chien dansait en tenant dans sa gueule un chapeau qu’il présentait aux passants semblant leur dire :
Ohé ! A vot’bon cœur, m’ssieurs, dames, pour le repas d’ ce soir que je partagerais avec mon maître !
Un truculent chanteur des rues vendant ses partitions, paroles et musique interprétait à pleine voix le dernier succès du jour de Georges Ulmer, encourageant les badauds à reprendre, en chœurs, le refrain :

Un p’tit jet d’eau
Un’ station de métro
Entourée de bistrots
Pigalle…
Ca vit, ça gueul’
Le gens diront c’qu’ils veul’nt
Mais au monde y a qu’un seul
Pigalle !

Je me souviens aussi…
Qu’il faisait chaud et que les terrasses des cafés, « Le Sabot Rouge », « le cabaret de la Bohème », « le restaurent de la Mère Catherine », « le Cadet de Gascogne » étaient pleines de clients. Il y avait quelques promeneurs parisiens, provinciaux mais peu de touristes.
Un groupe de garnements, des petits poulbots avec leur bagou de titi parisien tenaient conseil.  Encore en train de mijoter une de leur bêtise dont ils avaient le secret. Puis telle une envolée de moineaux ils disparaissaient parmi les promeneurs.
La journée terminée, les chevalets se repliaient, les boites de crayons étaient rangées et les promeneurs se dispersaient. Au crépuscule les lampadaires s’allumaient, les volets de riverains se fermaient. La lune montait dans le ciel étoilé, le quartier faisait place aux noctambules, à ceux qui prennent la nuit pour le jour.
Oui je me souviens de tout cela… C’était en 1951, j’avais 20 ans !
Depuis je n’ai jamais quitté Montmartre, j’habite toujours rue Gabrielle, même immeuble, mais je suis descendu de quelques étages lorsque j’y ai ouvert mon cabinet. Un interphone a remplacé la concierge.
Maintenant je suis un vieux monsieur, qui vient souvent s’asseoir sur un banc place du Tertre.
Ce n’est plus pareil, le charme est rompu. Des cars déversent leurs flots de touristes de tous les pays. On y entend toutes les langues comme à la Tour de Babel. Parfois des québécois que l’on reconnaît à leur façon de placoter.
A petits pas je rentre chez moi, mais je ne peux m’empêcher de fredonner en marchant cet air que chantait Cora Vaucaire :

En haut de la rue saint Vincent, un poète et une inconnue
S’aimèrent l’espace d’un instant, mais il ne l’a jamais revue
Cet chanson il composa, espérant que son inconnue
Une matin de printemps l’entendra, quelque part au coin d’une rue
La lune trop blême pose un diadème sur tes cheveux roux
La lune trop rousse de gloire éclabousse ton jupon plein de trous
La lune trop pâle caresse l’opale de tes yeux blasés
Princesse de la rue sois la bienvenue dans mon cœur blessé
Les escaliers de la Butte sont durs aux miséreux
Les ailes des moulins protègent les amoureux

 


L’Homme (Patriccio)
C’est fou ce que ça fait du bien de sourire franchement à toutes ces passions qui nous viennent du fin fond des âges et qui culminent à une certaine hauteur de notre stupeur pour le commun des mortels ; je veux dire qu’il faut de l’ambition démesurée pour voir en l’Homme autre chose qu’un animal doué de raison et encore, la raison vacille chez lui, plus qu’à toute autre espèce…
Mais semble-t-il qu’il se régénère…
Alors pourquoi se délecter dans la fureur de ses passions ? Ne sont-elles pas son cri ? Perçant toutes les murailles qui lui ont été mises en travers de son chemin… L’Homme serait-il autre chose que sa voix qui raisonne depuis des millions d’années à travers le temps pour signaler qu’il existe au-delà des planètes ? Ou alors fait-il semblant pour se chauffer et se stimuler pour se sentir exister ?
On a tant souri, toi et moi, pour se sentir vrais que j’ai oublié ce que ça fait d’être à nouveau seul, à me poser des milliers de questions pour connaître ce qu’il m’arrive, soudainement ; être seul et ne plus avoir quelqu’un à qui confier mes doutes, mes peurs, mes rires, ce qui me fait envie, ce qui m’afflige, ce qui m’excite ou me fait débander. Je n’y arrive plus. Je pense tout le temps à toi et me demande, à chaque fois avec qui tu es. Tu étais mon rayon, mon arc-en-ciel. Et me voilà dans l’abandon le plus total. Qu’est-ce que j’ai bien pu faire pour mériter ça ? J’étais plutôt enjoué, motivé par la vie, notre vie, que je voyais filer comme du vent, ne me tenant pas pour le futur qui m’enivrait de manière condescendante et savait à quoi s’en tenir sur mes arguments à ton sujet… Je voyais tout dans un verre d’eau bien rempli par ta peau et ton odeur affriolante…
Mais maintenant que tu n’es plus, je me demande à quoi sert ma vie et la vie de l’Homme, en général… Car les passions de l’Homme ne sont dictées par aucune foi en quelque chose de spirituel, voire mystique, il pense par l’action et seulement l’action, peu importe pour lui les conséquences de ces actions et peu importe pour lui que sa raison vacille, si elle lui fait du bien, au final, il aura gagné de la certitude à son existence…Et même si cette existence est pauvre… Je veux dire miséreuse, car même dans le stupre il trouvera de quoi sourire à nouveau à la vie, car il se sentira exister, à ses propres yeux et aux yeux de certains de ses proches ou amis fidèles.
En fait les passions auxquelles nous devrions sourire, à peu près toutes, n’existent que parce que l’Homme s’attache à ses maux qui le troublent et le font fuir de la réalité, or il s’en invente une autre qui devient sa passion, qu’il poursuivra sans cesse jusqu’à son trépas… Ce sera son arc-en-ciel et même si il s’y abandonne, plus par orgueil que par réel sentiment, il s’en délectera : ça le fera vivre, ça le fera exister.

—-
Souvenir (Caroline)

Désormais… Voilà un mot qui me fait peur !
C’est presque définitif !
Désormais je serais sage comme disent les petits enfants après avoir été pardonnés d’une grosse bêtise.
Désormais tu ne mangera plus de ces délicieuses bouchées au chocolat me conseille le pèse personne de ma salle de bain dont le curseur révèle ma coupable gourmandise.
Désormais je ne me laisserais plus séduire par le si joli petit pull dont j’ai déjà le frère plié sur l’étagère de mon dressing.
Désormais je serais tolérante et plus attentive à mon prochain… et puis…
Un souvenir émouvant me vient à l’esprit…
Un jour ou j’étais en campagne profonde, chargée d’une carabine 22 qu’un ami chasseur m’avait offerte. Moi qui ne chassais pas cela m’avait surprise, mai lui aimait les armes.. ..
Soudain, au creux d’un chemin, j’entendis un léger bruit.
Alertée je m’arrêtais… c’était un petit mulot occupé à ses affaires…
Je le visais et… Le tuais !
De ma vie je ne me suis sentie aussi sotte et coupable. !
Quel geste imbécile… tuer ce petit animal qui ne demandait rien à personne !
Désormais je ne tue plus et n’ai plus de fusil !


Le gala de fin d’année (Martine P.)
Désormais je comprends ! Je comprends à mon tour l’émoi de ma chère Maman lorsqu’elle assistait à mon spectacle de fin d’année à l’école Pasteur. Je ne comprenais pas son émotion lorsque je la regardais assise, là, au premier rang, des larmes embuant ses beaux yeux azur. Aujourd’hui, j’ai compris. Il est tellement émouvant de voir son enfant virevolter au son d’une musique entraînante, dans son habit de couleur.
Je ne quitte pas la scène des yeux. Mila évolue au rythme de la musique. Elle tient par la main Juliette et esquisse scrupuleusement les pas de danse qu’elle a appris pour séduire les spectateurs.
Leur danse terminée, les « petits rats en herbe » s’avancent sur le devant de l’estrade et saluent le public. Leur crainte envolée, ils affichent un visage souriant pour recevoir des applaudissements bien mérités. Mila m’a repérée. Elle me fixe d’un regard interrogatif.
–    Bravo ! Bravo ! Tu as été magnifique.
Rassurée, son visage s’illumine. Elle me gratifie discrètement d’un petit signe de la main avant de s’esquiver dans les coulisses avec ses camarades.
Quel moment merveilleux cette fin d’année scolaire ! Vive les vacances !


Le Fanfaron  (Patriccio)
Je faisais le fanfaron, oui désormais,
J’étais abonné au mois de Mai,
Où tout n’est que floraison,
Où les fleurs pleurent plus que de raison…

Ce mois qui m’enivrait le poil,
Ressemblait, à s’y méprendre, à mes désirs d’enfant :
J’entonnais avec moi, devant la toile,
Les chansons qui me berçaient dans le fond

Et je vivais les mois d’hiver,
Où rien ne respirait comme aux enfers,
Me tourmentant dans l’allégorie,
D’une plaine hydratée de logorrhée.

Cet enfant que j’étais, du reste émouvant,
Ne semblait pas connaître de moments de beauté,
Il était perturbé par la pluie et le vent
Et ne savait que faire : se venger ou s’ôter.

Mais c’est quand je faisais le fanfaron, que tout se décida :
Je n’étais plus ici, mais devisait là-bas…
Je rigolais de mes blagues et de mes clowneries,
Les autres, m’empêchaient de dire ces conneries.

J’étais cet enfant et ma couleur préférée : le noir,
J’étais cet enfant qui ne parlait pas beaucoup, le soir,
Mais j’avais ce sourire qui dévisageait le monde,
Et j’avais envie d’en rire : l’aspect immonde…

Oui, je veux dire que je fuyais cet aspect,
Qui, pour me séduire, prenait toutes les formes :
Rondes ou bien planes, immenses et informes,
Elles savaient tout de moi et me manquaient : le respect…



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